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17 février 2013 7 17 /02 /février /2013 07:14

 

La photo trône sur le manteau de la cheminée, entourée de bougies. Le salon est plongé dans l'obscurité, tout est ordonné, immobile, figé. Il règne un silence inhabituel dans le petit deux pièces, qui résonne encore de cris et de pleurs.

Dans la chambre, Valérie est étendue sur le lit jonché de peluches de sa fille. Un bras sur les yeux comme pour se protéger de la cruauté du monde extérieur, ou peut-être de ses pensées assourdissantes.

Toute petite déjà, elle avait une âme d'artiste, une mère sent ces choses là... Elle ne l'a pas poussée, Jade aimait ça. Elle adorait se déguiser et inventer des danses pour faire des spectacles ! Et qui ne rêve pas de prendre des cours de danse, de théâtre, de courir les castings ? Elle a sacrifié sa vie pour elle. Jade, son joyau, son trésor, sa vie. Elle a tout fait pour elle, tout sacrifié... Et ce médecin entêté qui semble la tenir responsable de ce qui est arrivé ! Bien sûr, Jade suivait un régime ! Toutes les danseuses suivent un régime ! Il a dérapé, voilà tout. Ce n'est ni sa faute, ni celle de son pauvre amour. Elle a bien essayé de la faire manger, la poursuivant avec une compote, la suppliant d'en manger juste une cuillerée... Mais Jade se dérobait, obstinée, dégoûtée. Elle prétendait manger "à l'extérieur" et Valérie faisait semblant d'y croire car elle ne pouvait pas lutter sans cesse. Elle a tout essayé : la douceur, la persuasion, la colère, le chantage... Mais elle se heurtait à un roc inflexible. Dans le fond, elle admirait aussi un peu sa fille, sa volonté de fer, elle qui avait toujours été incapable de faire un régime et de s'y tenir...

Au fond d'elle, une autre voix s'agite qui lui donne un peu mauvaise conscience alors elle l'étouffe car ce serait trop dur à porter et sa fille a besoin qu'elle soit forte.

 

Ce soir, comme tous les soirs, Valérie ira contempler la photo de Jade, son visage aux traits parfaits, ses yeux limpides dans lesquels se devine une certaine tristesse, et s'imprègnera de la beauté de sa fille pour essayer d'oublier la dernière image qu'elle en garde, cette silhouette squelettique et ces yeux trop grands pour son visage décharné qui l'effraient et ne cessent de la hanter.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 16:03

robes.jpg

crédit photo : Romaric Cazaux

 

"Viens, VIENS !" Noa me tire par le bras de toute la force de son petit être pour lutter contre mon inertie et m'entraîner dans sa chambre. "C'est qui ?" me demande-t-elle tout à coup, avisant la photo dont je n'arrive pas à détacher les yeux.

J'éteins brusquement l'ordinateur. "Je ne sais pas." Je la suis docilement, elle me tend un éléphant rose avec autorité et je rentre dans mon personnage d'éléphant benêt en attendant l'heure du bain.

Noa couchée après seulement deux tentatives pour se relever sur des prétextes aussi variés que "J'ai peur des monstres" ou " Maman, tu peux me moucher?", nous nous affalons avec mon mari devant un film et je ne tarde pas à m'endormir. Quand je me réveille, je suis seule, un peu endolorie. Je frissonne. Les bruits de la maison sont amplifiés dans le silence de la nuit. Je vais jeter un coup d'oeil à Noa, immobile et paisible, elle retrouve dans son sommeil des traits poupons qui m'attendrissent. Mais je ne vais pas rejoindre mon mari. Pas encore. Je rallume l'ordinateur et me connecte sur Facebook pour contempler à nouveau cette photo dans laquelle j'ai été taguée. Ce n'est pas nécessaire, je pourrais en décrire chaque détail avec précision mais j'ai l'impression que cela peut m'aider à démêler les sentiments contradictoires qui me parcourent.

Eva et moi avons été photographiées de dos. Nous portons des robes identiques et nous nous tenons par la main. La mère d'Eva nous avait confectionné ces robes. Nous passions tout notre temps fourrées l'une chez l'autre. Nous prétendions être soeurs, voire jumelles, une complicité sans faille, perturbée seulement par la jalousie inhérente à toute relation fusionnelle. J'enviais à Eva sa vie de bohème, son assurance, ses yeux verts, elle enviait ma famille "modèle", ma douceur, mes cheveux blonds.

Les années passaient et nous devenions peu à peu adultes, côte à côte, mais le fossé qui finit par nous séparer fut inattendu et évident : la maternité. Alors que j'étais obsédée par des dilemnes aussi passionnants que le choix d'une poussette, Eva continuait à mener la vie que nous partagions encore, il n'y avait pas si longtemps : sorties, rencontres, découvertes, toujours avide du dernier film à voir, du dernier bouquin à lire, du dernier resto à tester... ce qui me semblait maintenant complètement futile. Je l'écoutais parler boulot,  fringues, mecs, un sourire distrait flottant sur mes lèvres, couvrant d'un air béat et attendri Noa. Avec le recul, je comprends ce que mon attitude pouvait avoir d'exaspérant, de blessant même mais à l'époque... je ne comprenais pas Eva, elle m'évitait, ne semblait pas particulièrement emballée quand je lui proposais de passer voir Noa et je me sentais personnellement insultée. Peu à peu, nous avons cessé de nous voir, de nous appeler. Cela fait plus d'un an maintenant que les seules nouvelles que j'ai d'elle sont ses posts sur Facebook. Après des débuts exaltés où je postais des tonnes de photos et vidéos de Noa, j'avais fini par réaliser que ma merveille n'intéressait pas forcément tout le monde et mon profil était devenu un peu fantôme. Eva, en revanche, était hyperactive et j'observais ses photos de soirées et de vacances avec une condescendance mâtinée d'envie. Et puis, elle avait posté cette photo faisant rejaillir un passé refoulé. Et la perte de cette amitié que j'avais fini par digérer à coup de clichés : c'est la vie, le temps qui passe, nos chemins qui se sont séparés... m'apparaissait comme un beau gâchis.

Je murmurais : "Bien joué, Eva." et je m'installais afin de lui écrire un long mail.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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3 février 2013 7 03 /02 /février /2013 19:31

mamie.jpg

crédit photo : Romaric Cazaux

 

Parfois, il avait l'impression qu'elle laissait les rideaux ouverts exprès, pour lui. Lorsqu'il avait commencé à observer ses voisins à la manière du héros dans "Fenêtre sur Cour", il s'attendait presque à vivre une aventure palpitante... Bon, peut-être pas être témoin d'un meurtre mais au moins d'un événement marquant, n'importe lequel. Le spectacle de ces scènes quotidiennes dénuées d'intérêt l'avait pourtant captivé au point où il était impatient de rentrer chez lui pour retrouver ces personnages mi-réels mi-fruit de son imagination. Il avait bien assisté à quelques débuts d'ébats amoureux avant que les protagonistes ne se décident à tirer le rideau. Des disputes conjugales. Des scènes de famille qui lui rappelaient son enfance et lui donnaient l'impression que le temps s'était arrêté. Et surtout, la solitude. Hommes, femmes, jeunes, vieux, elle était prégnante. Peu à peu, il s'était attaché à cette femme. Elle s'asseyait toujours aux mêmes heures sur sa chaise en bois, devant un portrait la représentant avec une jeune femme, sa fille ? Elle se servait un verre de lait, ôtait ses lunettes et... elle ne faisait rien. Absolument rien. C'était ce rien qui le fascinait. Et occupé à le contempler, il avait l'impression de vivre des moments particulièrement intenses, de s'approcher un peu du mystère de l'existence.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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27 janvier 2013 7 27 /01 /janvier /2013 15:38

venise-copie-3.jpg

crédit photo : Romaric Cazaux

 

Elle avance, poupée habitée 

D'un sourire figé  

Derrière le masque

Des yeux éteints d'avoir trop pleuré

 

Elle ralentit, poupée mécanique

Dans une joyeuse indifférence

Derrière le masque

Une volonté vidée

 

Elle s'emballe, automate détraqué

Laissant un sillage dérangé

Derrière le masque

Une blessure, une fêlure

 

Elle s'effondre, poupée brisée

Le masque vole en éclats

La foule continue d'avancer

Il n'y a rien à piétiner 

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 07:30

couloir.jpgCrédit photo : Romaric Cazaux

 

"Je suis un couloir bordé d'une enfilade de rideaux brodés et de lustres identiques. Une mairie, un tribunal ? Je veux rattraper ces deux personnes âgées là-bas, tout au bout. Elles sont repliées l'une vers l'autre, comme si elles partageaient un secret. Elles contemplent quelque chose que je ne peux pas voir de l'autre côté d'un rideau pourpre, comme une scène de theâtre. Je presse le pas mais impossible de les rattraper, c'est comme si le couloir s'allongeait à chacun de mes pas. Mes jambes sont lourdes comme des pierres. Je sais que c'est terriblement important, il faut que j'arrive au bout du couloir mais je sens l'espoir m'abandonner. La succession des rideaux et des lustres ralentit avant de s'arrêter... Et je me réveille.

- Mmm... ces personnes âgées ça pourrait être tes parents, non ?"

Ah... le pragmatisme de Marianne...

"Oui, peut-être... Mais c'est quoi ce secret qu'ils partagent à ton avis ?

- Des secrets, il y en a dans chaque famille ! En tout cas, cela semble important pour toi de le découvrir... Ce rêve était angoissant, non ?"

Je l'admets volontiers. Depuis que Marianne suit des études de psycho, je lui sers de cobaye pour interpréter mes rêves. Je joue le rôle avec beaucoup de sérieux, lui fournissant de merveilleux échantillons de mon inconscient... inventés de toutes pièces. Il faut bien préserver son jardin secret dans un couple... non ?

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

 

 

 

 

 

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13 janvier 2013 7 13 /01 /janvier /2013 07:45

bar-copie-2.jpg

Crédit photo : Kot

 

Je parcours la tablée du regard... On a changé, forcément. Même si, dans le fond, on est aussi un peu restés les mêmes. Dans notre bande de mecs, l'intrus est celle qu'on écoute le plus, Alexandra, une grande gueule bourrée de charme. Avocate charismatique à la Ally Mc Beal, celui qui parviendra à la dompter ne s'est pas encore présenté... A côté d'elle, Hervé est subjugué, comme autrefois. Sa calvitie naissante lui donne l'air plus âgé, mais cela va bien à son nouveau statut de père de famille responsable. Le plus fêtard au temps de la fac s'est bien rangé... En face de moi, Julien, toujours aussi lisse, il a suivi son parcours sans faille, réussi brillamment ses études de droit, choisi de travailler dans le droit de l'immobilier, "un des plus rentables". Il est fiancé à une jeune femme de bonne famille, pas de mariage en vue mais c'est programmé. A côté de moi, le plus rebelle, Xavier. Déjà à l'université il nous bassinait avec ses idées artistiques ou humanitaires, inventait chaque jour un nouveau projet professionnel plus improbable et insolite : art thérapeute, professeur pour les enfants aveugles, moine bouddhiste... Je lui demandais alors ce qu'il fabriquait en fac de droit, persuadé qu'il finirait par rentrer dans le droit chemin, comme nous tous. Mais Xavier s'est montré surprenant jusqu'au bout... Après une maîtrise en droit des affaires (pas le droit le plus humanitaire qui soit...) il a tout lâché et il est parti enseigner au Togo comme bénévole. A son retour, il a enchaîné les projets humanitaires. Il voyage beaucoup, se pose rarement, sa vie sentimentale semble être le désert le plus total mais il a l'air apaisé et heureux.

Et moi, dans tout ça ? Ce n'est pas si facile de parler de soi... J'ai suivi ma voie, ou plutôt celle de mon père. Je travaille pour lui dans son cabinet. C'est assez confortable. J'ai eu une relation importante avec une fille qui s'est très mal terminée. Je préfère ne pas entrer dans les détails. Bien sûr, j'ai un nouvel entourage mais j'aime retrouver mon ancienne bande. Même si on s'est éloignés, on reste soudés par les souvenirs du passé. Ce sont un peu des racines. Le brouhaha des conversations m'enveloppe, je n'y prête pas vraiment attention, perdu dans la contemplation des signes du temps sur ces visages aimés. Je m'attarde sur celui d'Alexandra, ses yeux pétillants, son grand sourire, ses boucles blondes, elle dégage une énergie presque fatigante ! Mais pourquoi pas, après tout ?

 

Je laisse passer quelques jours avant de lui proposer d'aller boire un verre. On ne s'est jamais vus seuls, le message est clair à mon sens. Lorsqu'elle accepte, je ressens un frisson d'excitation.

Nous nous retrouvons à notre bar habituel. Je suis déçu par sa tenue - jean baskets - mais je me dis qu'elle n'a pas voulu sembler trop apprêtée.

La conversation est un peu pesante, beaucoup d'hésitations, de blancs... Je suis assez attiré par Alexandra, un sentiment d'interdit. Lorsque je l'interroge sur sa vie sentimentale, elle me jette un regard bizarre :

" Tu comprendras que je préfère ne pas en parler...

- Bah, non, pas du tout, pourquoi ? C'est le désert à ce point-là ?"

Je regrette aussitôt mes paroles plutôt blessantes. Mais Alex n'a pas l'air vexée, juste mal à l'aise.

- Allez, Alex, on est entre nous, tu peux tout me dire..."

Encore une fois, pas très fin. Dans une optique de séduction, mieux vaut éviter de tout se dire.

Je la sens qui hésite, débat intérieurement. Je lui souris, engageant.

"- Bon, je pensais que tu étais au courant. Ca fait plusieurs mois qu'on se voit avec Hervé...

- Que vous vous voyez ?"

L'énormité de sa révélation m'apparaît progressivement... Hervé, le "bon père de famille" ! Je me sens étrangement trahi. Doublement trahi.

Alexandra remue nerveusement son verre, tente d'en boire une gorgée alors qu'il est vide, évite mon regard qui s'est durci.

"Je pensais vraiment que tu savais Pierre... Ca nous est tombé dessus comme ça. Ne nous juge pas s'il te plaît...

- Vous juger ? Pourquoi je vous jugerais ? Parce que vous avez une liaison qui va forcément mal finir en faisant beaucoup de mal à des personnes qui n'y sont pour rien ?"

Alexandra se redresse.

"Tu ne peux pas comprendre... On s'aime, on n'y est pour rien ! Je suis désolée que ça se soit mal fini avec Chloé mais il me semble qu'elle a refait sa vie avec celui pour lequel elle t'a quitté, non ?

- Laisse Chloé en dehors de ça !"

Je sens des regards qui se tournent vers nous. J'ai crié. Je laisse un billet sur la table et quitte le bar aussi dignement que possible. Finalement, nous avons tous beaucoup changé et nous n'avons plus rien à faire ensemble. Je me sens misérable, en deuil d'amitiés perdues.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

 

 

 

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6 janvier 2013 7 06 /01 /janvier /2013 07:44

lunettes.jpg

Crédit photo : Kot

 

Coupe de cheveux ? Parfaite... Caban ? Ajusté comme il faut... Moustache ? Taillée à la perfection... Il ne me manquait que LA paire de lunettes. J'en ai couru des magasins d'optique... Je sentais peser sur moi le regard désespéré des vendeurs. Mais je savais exactement ce que je cherchais et j'ai bien fait d'attendre car je l'ai trouvée !!! C'était elle, une évidence ! Je suis sorti de la boutique d'un pas assuré. J'observais les passants, certains totalement dénués de style... ce sac à dos, franchement...  et ce pantalon, quelle coupe ridicule ! J'imaginais leur envie devant mon syle impeccable... jusqu'à...

Cet homme ! Habillé n'importe comment, enfin, sans grande recherche. Et pourtant il dégage une assurance qui me fait défaut. Il n'a même pas l'air conscient de lui-même, c'est étrange, un peu comme s'il se moquait de l'image qu'il renvoit... Comment est-ce possible ?! Je me sens tout apprêté, mal à l'aise dans mes vêtements ajustés et mon style travaillé. Déguisé. Où est le vrai moi dans tout ça ? Qui suis-je ?

 

C'est bizarre, les rencontres, ça peut tout changer. Cet homme n'en aura jamais rien su mais il est à l'origine de mes études de philosophie. Je suis devenu prof. Cette matière et ses interrogations me passionnent toujours autant. Et si j'ai gardé un certain goût pour la recherche vestimentaire, je ne cesse de me poser des questions sur ce qu'elle représente ! 

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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30 décembre 2012 7 30 /12 /décembre /2012 06:50

thin-man.jpg

crédit photo : Kot

 

Nous quittons enfin l'appartement de ma belle-mère, lestés de saumon, fois gras, dinde aux marrons et bûche au chocolat et encombrés de cadeaux, certains encore non ouverts... L'estomac et les bras chargés, nous tanguons en direction du métro manoeuvrant tant bien que mal la poussette où Noa, à bout d'excitation, a fini par sombrer. Nous marchons vite, dans un silence fatigué. Le bip strident de mon portable me fait sursauter. Je le consulte machinalement. L'esprit un peu embrumé par la fatigue et l'alcool, je dois le relire plusieurs fois... Baptiste ! Qui m'écrit pour me souhaiter un Joyeux Noël... Fred ne semble pas remarquer mon trouble. Je réponds à Baptiste le coeur battant, lui souhaitant également un Joyeux Noël et ajoutant, après réflexion, que cela me ferait plaisir de le revoir. Je mets ça sur le compte de la nuit de Noël, après tout, on se sent plein de bienveillance envers tout le monde, non ?!

Une partie de moi est auprès de Fred et Noa, je commente les menus événements de la soirée, les disputes habituelles de famille, les cadeaux décevants, tandis qu'une autre partie analyse le texto de Baptiste, pèse et soupèse les implications, se demande même s'il est bien réel...

 

Baptiste, mon premier et unique amour passionné. J'étais tellement sûre que c'était l'homme de ma vie, j'aimais tout en lui, sa générosité, son sourire qui creusait son visage de petites rides et surtout son allure souple et nonchalante, féline, de danseur. Et il m'aimait de la même façon, entière et passionnée. Mais, il y avait un "mais" malheureusement. Baptiste était marié et n'arrivait pas à quitter sa femme, la peur de la faire souffrir, le baratin habituel... J'en avais bien bavé ! Jusqu'à ce qu'ils aient un enfant... Je comprenais enfin les discours réprobateurs de mes amis qui estimaient que Baptiste jouait sur les deux tableaux, profitait de la situation, de moi, tandis que j'étais dans l'attente et que je passais à côté de ma vie. Je m'étais retirée du jeu. J'avais dû me faire violence, l'impression d'arracher une partie de moi-même. Mais j'avais tenu bon et nous ne nous étions jamais revus ni même contactés. Jusqu'à ce soir de Noël... Pourquoi me recontacter maintenant, après toutes ces années ? J'attends sa réponse à mon message avec une curiosité grandissante.

 

La réponse tarde, me laissant l'impression d'avoir vécu un songe. Je sirote un café pendant que Noa fait sa sieste, je savoure le calme retrouvé d'autant plus précieux qu'il est rare. Mon portable est en mode silencieux mais j'avise l'écran qui s'allume : "Bonjour Garance, oui, ça me ferait plaisir de te revoir. Nous pouvons nous rencontrer demain à 19h au café Martini ? Je t'embrasse. Baptiste" Les rouages de mon cerveau s'emballent,  j'ai mon cours de pilates demain à cette heure-ci, je peux me libérer sans problème et surtout sans que Fred ne se doute de rien. Pourquoi remuer ce passé ? J'essaie d'être totalement honnête avec moi-même, à défaut de l'être avec mon mari... J'aime Fred bien qu'il soit l'exact opposé de Baptiste... parce qu'il est l'exact opposé de Baptiste : rassurant, solide, terre à terre... Mais j'ai besoin de m'évader de cette vie routinière et Baptiste représente un interdit attirant.

 

Je me prépare pour me mettre en valeur sans trop m'apprêter... tout un art ! Et je fais en sorte d'arriver légèrement en retard. Pas si facile, je suis ponctuelle malgré moi... Lorsque j'arrive devant le café, je l'aperçois immédiatement, figé dans une de ses poses élégantes. Il fume une cigarette appuyé contre un poteau. J'ai un coup au coeur en remarquant son visage décharné. Baptiste a toujours été mince mais sa maigreur est devenue maladive, elle me fait mal. Il semble presque irréel, immatériel. Un fantôme du passé.

Plongé dans ses pensées, il ne me voit pas. Je lui jette un dernier regard et je tourne les talons, c'est comme si mon corps avait décidé pour moi. De laisser ce fantôme en paix.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 06:46

findumonde.jpg

Crédit photo : Romaric Cazaux

 

"Rémi !"

Je me réveille en sursaut et je vois ma compagne qui me regarde d'un air complètement terrorisé... du coup, ce réveil en sursaut n'arrangeant rien, je bondis du lit. "Quoi, qu'est-ce qu'il y a ?"

Anna continue de me fixer, les yeux écarquillés, comme si j'étais un film d'horreur à moi tout seul.

"Anna, parle-moi, tu me fais vraiment peur là !"

 

Quand je repense à cette nuit-là, à ce moment où tout a basculé, je sais qu'en fait, LE vrai moment avait eu lieu des mois plus tôt...

Nous nous rendions au théâtre de notre ville pour assister à un concert de musique de films, Gershwin et cie, une initiative d'Anna. Alors que nous montions les marches, Anna a poussé un cri : "Rémi, regarde !" Et comme tous les gens agglutinés sur la place du théâtre, j'ai levé la tête pour voir... Oui, je sais, il y a eu un article dans le journal à l'époque, on a parlé d'hallucination collective... mais je sais ce que j'ai vu ! Une sorte d'engin lumineux de forme conique suspendu au-dessus de nos têtes... Quand j'y repense, ce que je trouve le plus étrange c'est l'absence de peur, j'éprouvais de la fascination, un engouement presque pour cette lumière irréelle. Nous étions tous hypnotisés, comme en transe. Lorsque l'engin a disparu, aussi brutalement qu'il était apparu, la place figée dans le silence s'est mise aussitôt à bourdonner d'excitation. Nous étions tous convaincus d'avoir été les témoins privilégiés d'une apparition extraterrestre. Les spéculations allaient bon train sur ce que cela signifiait... Expédition empreinte d'une curiosité bienveillante ou bien repérage en vue d'une invasion prochaine ? En tout cas, nous n'avons pas écouté Gershwin ! Et puis nos vies ont repris comme avant, même s'il y avait comme une attente... Les jours, les semaines, les mois passaient, rien ne se produisait et notre vision devenait floue et lointaine, un peu comme un rêve. Jusqu'à cette nuit-là...

 

Devant la terreur muette d'Anna, j'allume la lumière. Elle a un sanglot étouffé. Je sens l'exaspération monter en moi mais Anna s'est assise et semble lutter pour garder la maîtrise d'elle-même. "Rémi, ton visage..." murmure-t-elle.

Je me précipite vers le miroir pour aller voir par moi-même ce qui la trouble à ce point. Etrangement, plus que de la peur, je ressens une excitation fébrile. Mais quand je me vois dans le miroir, je manque de défaillir. Je n'arrive pas à me regarder. "Me" regarder ? Ce visage monstrueux n'est pas le mien. Ce n'est pas moi ! Je sens un cri animal monter en moi. Mes yeux ne sont pas au même niveau, l'un d'eux est à moitié fermé, d'énormes cicatrices me balâfrent le visage et en guise de nez, je n'ai plus que deux trous. L'ensemble est indicible et effrayant. Un cauchemar dont je ne peux pas me réveiller. Tout à coup, mon esprit fait le lien avec l'apparition à laquelle nous avons assisté et soudain, tout me semble clair, limpide. Je me sens presque rassénéré. 

Bien évidemment, je ne parviens pas à me rendormir, Anna pleure doucement à côté de moi. Lorsque je l'enlace, elle a un mouvement de recul contre lequel elle lutte mais je le sens et il m'arrache le coeur. Je réalise que j'ai pris son amour pour acquis quelles que soient les épreuves que nous ayons à traverser : maladie, problèmes d'argent, tragédies diverses... Je n'ai jamais vraiment envisagé de me retrouver complètement défiguré suite à une rencontre avec des extraterrestres mais je constate avec une infinie tristesse qu'il se pourrait que cela suffise à l'éloigner de moi. Ce que je comprends... Moi-même je ne me reconnais pas et j'arrive à peine à me regarder sans nausée. Lors de cette nuit d'horreur, je prends la décision de laisser Anna libre. Je l'aime et je ne peux pas lui infliger ça, ce visage impossible à regarder sans frémir, jour après jour.

 

J'ai dû m'endormir car lorsque j'ouvre les yeux, la tête d'Anna repose sur ma poitrine. Je sens son souffle léger, ses cheveux fins me chatouillent un peu. Brusquement, tout me revient et j'ai un coup au coeur. Je tâte mon visage à la hâte... La peau est lisse, les yeux alignés, le nez est un nez...

 

Anna ne se rappelle de rien de spécial cette nuit-là. Elle affirme avoir dormi "comme une souche". Mais ce qui m'inquiète le plus c'est que lorsque je lui parle de ma peur que ce soit en rapport avec le soir du concert, elle me regarde comme si j'avais complètement perdu la tête. "Tu as toujours eu une imagination débordante mais là quand même, tu vas un peu loin..." Ne manque plus que le "Mon pauvre Rémi..." Mais je sais ce que j'ai vu. Et je sais que ce n'était pas un cauchemar. D'ailleurs, les événements de la nuit me paraissent beaucoup plus réels que ma vie actuelle. J'ai fini par quitter Anna, pour la préserver de ce masque hideux qui peut revenir à tout instant. Et elle a eu l'air soulagé, preuve que je n'ai pas tout inventé. Et maintenant ? J'attends. J'attends un signe...

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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16 décembre 2012 7 16 /12 /décembre /2012 05:29

venise-copie-1

Crédit photo : Romaric Cazaux

 

J'ai gâché presque toute ma vie à prétendre, à faire semblant, à passer à côté d'un bonheur pourtant à ma portée... Et tout ça pourquoi ? Par peur ! Peur d'être moi-même, peur du regard des autres, de leur jugement. La culture italo macho catho dans laquelle j'ai été élevé ne m'a pas aidé non plus. Et puis j'ai rencontré Silvio et grâce à lui j'ai enfin réussi à envoyer valser blocages et peurs. Nous avons choisi Venise pour vivre pleinement notre amour au crépuscule de notre vie... mais c'est toujours pareil, dès qu'on croit le saisir, le bonheur s'échappe... J'essaie de revoir le film de nos moments heureux ensemble mais une silhouette revient, celle de Mario, le serveur de notre restaurant préféré avec lequel nous avions fini par sympathiser... Un grossier vaudeville ! Et pourtant, j'ai joué mon rôle, l'amant trompé et meutri, à la perfection.

 

J'ai bu, beaucoup. Trop. Je me suis procuré une arme à feu. C'est plus simple qu'on n'imagine. Une vague idée de vengeance mêlée à un dégoût de moi-même n'augurait rien de bon. J'avais rendez-vous avec Sil, je suis arrivé alors que Mario était en train de lui parler, il gesticulait, le prévenant probablement que j"étais "au courant". Mais Sil ne l'écoute pas, il ne semble même pas le voir, il me regarde, moi et il sait. Il me connaît mieux que moi-même, il devine l'arme que je serre sous mon manteau et l'usage que je lui destine.

Ce regard... c'est comme si Silvio me disait ces mots : "Roberto, je sais ce que tu ressens mais je ne regrette rien, il faut bien mourir de toute façon et autant mourir de la main de mon amant, autant mourir d'une mort passionnelle même si la jalousie reste une raison stupide. Mario... Ce n'est rien. C'est toi que j'aime. Mais je comprends, je comprends et je te pardonne. Mais te pardonneras-tu un jour à toi-même ?"

 

"Roberto !"

L'impression d'émerger de très loin... à regret... Tout tangue. Une douleur lancinante me déchire le crâne. Un goût exécrable dans la bouche. Je suis allongé sur une surface dure et froide. Une baignoire. La douceur dans les gestes de Silvio. J'aperçois son visage aimant et aimé et dans un ultime délire lucide je me dis que j'ai envie de choisir une fin heureuse. Pour une fois.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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