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3 août 2013 6 03 /08 /août /2013 07:46

hat-copie-1.jpg

crédit photo : Kot²

 

C'est dur d'avancer. Des tenailles le compressent, rendant son souffle court. Le regard figé vers le sol, voûté, il regrette. Il a tant à regretter, à se faire pardonner. Et si peu de temps à vivre. Perdu en lui-même, il contemple sa vie... L'heure du bilan est arrivée et il revoit les coups, entend les cris, les pleurs, ressasse sa solitude méritée. A sa décharge, il n'a connu que ça, enfant, les coups et les pleurs. La malédiction était trop forte, il s'est contenté de jouer le scénario écrit en lui. Il a espéré ce moment de toute son âme. Il n'attendait pas de pardon de son ex-femme. Elle a eu raison de couper les ponts, il ne lui a fait que du mal. Mais il a toujours pensé qu'un jour, peut-être, sa fille reviendrait vers lui. Pourtant, il se rend à ce rendez-vous de dernière minute sans joie. Quelque chose en lui est brisé depuis longtemps. La glace encercle son coeur. Cette femme, il ne la connaît pas. Il se rappelle des grands yeux remplis de peur d'une petite fille. Ces yeux le hantent. Et rien ne pourra les effacer.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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25 juillet 2013 4 25 /07 /juillet /2013 04:51

pissenlit.jpg

crédit photo : Romaric Cazaux

 

Nous profitons des derniers rayons sur la terrasse. Alors que le jour s'achève, la chaleur s'attarde. Nous buvons un verre de rosé bien frais en admirant le coucher de soleil. Tout est parfait : le calme qui monte de la nature, les odeurs de terre chaude... jusqu'aux pissenlits légers qui s'effeuillent seuls dans la brise tiède. Je regarde Gabriel. Je ne suis pas tranquille. Je l'aime cet homme-là mais je sais bien que notre histoire est une fuite dont je vais devoir affronter - seule - les conséquences.

 

La passion dévastatrice... j'avais toujours cru que ce n'était pas pour moi, je la vivais par procuration dans les livres, les films, les histoires des autres que j'écoutais, avide de détails. Je me croyais trop rationnelle, ma lucidité était mon armure. Ma vie, je l'avais construite à mon image : organisée, efficace... banale ? Mariée, deux enfants, un bon job, des amis pour sortir ou partir en vacances, une famille avec laquelle partager les fêtes ponctuant le calendrier. Mais derrière cette façade lisse, une ombre grandissait... une insatisfaction, un manque. Je devenais étrangère à ma propre vie. Une automate qui accomplit les tâches qu'on attend d'elle : gérer les dossiers, les clients, aller chercher les enfants à l'école, surveiller les devoirs, donner le bain, préparer le dîner... Chaque jour identique au précédent. Une succession de matins gris. La machine s'est enrayée. Au début, c'étaient de petits oublis que mon mari me reprochait l'air indulgent : le sac de piscine des enfants, l'anniversaire d'un filleul... Et puis, ça a cessé de l'amuser quand il rentrait et trouvait des plats tout prêts encore dans leur barquette, parfois mal décongelés.

J'ai cessé d'instaurer des rituels, des règles, je laissais dépasser l'heure du bain, les devoirs n'étaient pas faits, les enfants se chamaillaient tandis que je me réfugiais dans la cuisine pour siroter un verre de vin, les yeux dans le vague. Je me débattais pour échapper au poids oppressant qui m'asphyxiait.

J'ignore où cela nous aurait conduit si je n'avais pas rencontré Gabriel. En un sens, il a sauvé mon couple, ma famille. Pour l'instant. Je savoure cette soirée d'été aux teintes chaudes. Je m'en imprègne pour avoir la force d'affronter tous les matins gris qui ne manqueront pas de suivre.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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20 juillet 2013 6 20 /07 /juillet /2013 08:05

cour

crédit photo : Romaric Cazaux

 

Au lieu de nous réfugier dans la fraîcheur relative de la petite cour, point de mire de tous les regards, nous nous étions faufilés par la trappe du grenier des parents de Sara pour accéder au toit brûlant en tuiles. De là-haut, dans la chaleur aveuglante, la vie de l'immeuble nous parvenait, lointaine. Les fenêtres ouvertes laissaient s'échapper des bribes d'intimité : le son d'une clarinette, air répété sans relâche jusqu'à ce que ces quelques notes deviennent presque insoutenables, des éclats de voix, intonations chantantes, et, parfois, le silence. Des scènes inavouables nous venaient alors à l'esprit. C'est sur ce toit, crispés dans une position inconfortable, que nous avons échangé notre premier baiser avec Sara. Le parfum de sa bouche me revient. Je lève la tête pour regarder le toit, il me paraît moins pentu que dans mes souvenirs. Quelques gouttes annoncent le début d'une averse orageuse. Je reste planté là, tête vers le ciel. Je suis heureux d'avoir fait ce voyage dans le temps, rien n'a changé. Je ferme les yeux et je peux presque revivre mon premier baiser.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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14 juillet 2013 7 14 /07 /juillet /2013 13:57

tendresse.jpg

crédit photo : Romaric Cazaux

 

En revenant au bord du lac, j'ai l'impression de revenir sur les lieux d'un crime. Je me poste en retrait, c'est un bel après-midi d'automne et le rivage est presque désert. La lumière douce et le calme qui règne lui donnent un aspect irréel. J'observe un couple : pelotonnés l'un contre l'autre, ils s'agrippent, seuls dans leur bulle d'amour. Un pincement d'envie me traverse le coeur. Même s'ils ont une bonne soixantaine. Parce qu'ils ont une bonne soixantaine. Sur l'autre rive, deux adolescentes partent dans des fous rires incessants, toutes à leur joie de grapiller quelques instants loin de leurs études, leurs parents, la ville... Elles ont l'air tellement heureuses et insouciantes. Elles doivent avoir à peu près l'âge que j'avais quand... Pourtant, elles me semblent plus jeunes. Lentement, le couple se lève, s'ôtant mutuellement les brins d'herbe accrochés à leurs vêtements. Ils marchent dans ma direction. La femme frissonne légèrement et son compagnon la serre contre lui. Je sais qu'il faut que j'arrête de venir ici. Que je laisse les vivants tranquilles.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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4 juillet 2013 4 04 /07 /juillet /2013 16:17

cerise.jpgcrédit photo : Romaric Cazaux

 

Dans un geste délicat, mon père me tend une cerise fraîchement cueillie, offrande précieuse. Nos doigts se frôlent et je vois dans ses yeux le reflet de la petite fille que j'étais.

 

Martin piaille à l'arrière de la voiture sans discontinuer. L'excitation, la fatigue... ça devrait finir par un caprice, des larmes et puis, peut-être, l'apaisement. Il doit sentir ma nervosité aussi. Nous sommes sur la route de la maison de son grand-père. Des questions sur son Papi, il m'en a posées... J'ai toujours esquivé jusqu'à ce que je me dise que j'étais adulte, responsable et qu'il avait le droit de rencontrer son grand-père, même si je ne le connaissais pas vraiment moi-même. Il a fallu du temps pour que je m'autorise à le contacter. Ma mère n'est plus parmi nous mais je sens son regard réprobateur sur cette route que j'emprunte. Nous sommes presque arrivés et je m'interroge : comment appeler un père que je n'ai pas vu depuis plus de vingt ans ?

Les pneus raclent le gravier. Malgré mon agitation, j'apprécie la tiédeur de cette belle soirée d'été. Il descend les marches du perron, d'un pas un peu lourd, souriant. Ce sourire, je l'ai toujours conservé au fond de mon coeur. Les larmes me serrent la gorge. "Papa, voici Martin. Martin, dis bonjour à ton Papi."

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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29 juin 2013 6 29 /06 /juin /2013 08:42

route.jpg

crédit photo : Romaric Cazaux

 

La colline aux 333 virages... Au début, cela semblait drôle mais après en avoir compté une centaine, je me suis mis à avoir mal au coeur, besoin de sortir... J'ai claqué la portière et fait quelques pas chancelants sur le bas-côté. L'air frais me faisait tourner la tête. Je m'étais pris pour un aventurier, j'avais suivi Lola, sa jeunesse, son insouciance, sa beauté et je me retrouvais à suivre une route qui n'était pas la mienne.

 

Je repensais à ce soir où Lola était entrée dans ma vie. A sa manière, brusque et directe. Je buvais une bière après le travail en compagnie d'un ami et j'avais remarqué qu'une jeune femme m'observait. J'étais entré dans son jeu - le jeu sans conséquence de la séduction. Après une décennie en couple, je m'y sentais autorisé. Mon ami avait remarqué notre manège et me demanda des nouvelles de ma femme et de mes enfants. Remis sur le droit chemin, je me forçais à ignorer la mystérieuse inconnue mais lorsque je décidai de lui jeter un dernier regard, sa table était vide. Je me sentais bête, vaguement déçu. A ce moment, elle se matérialisa devant moi et me tendit un bout de papier en m'enveloppant de son regard velouté. "Si le coeur vous en dit." Son sourire étincelait. Sur le morceau de papier, un numéro de téléphone et son prénom : Lola.

Les jours qui suivirent, je fus incroyablement agité, je composais son numéro mais je n'arrivais pas à me résoudre à l'appeler. J'oscillais entre culpabilité, curiosité, excitation... Je me demandais ce qu'elle avait bien pu me trouver. Finalement, je me décidai, tentant de me convaincre que cela ne m'engageait à rien, c'était une connaissance comme une autre... La suite ne fut que trop prévisible. Lola devint ma maîtresse, me pressa de quitter ma femme ce que je ne pouvais me résoudre à faire et finalement, ce fut Aline qui me quitta, en découvrant ma liaison.


C'étaient nos premières vacances ensemble et je les avais imaginées différentes. Lola avait envie de parcourir les Pyrénées, il faisait froid et humide.  Elle avait voulu prendre le volant, j'avais cédé, même si je détestais me laisser conduire. Je lui cédais toujours. Elle avait mis un CD d'une obscure chanteuse française et chantait à pleins poumons. Elle irradiait de jeunesse, d'énergie et je me sentais vieux et rabougri à ses côtés. Pas à ma place. Cette colline aux virages m'avait achevé. J'avais besoin d'air. Lola voulut m'accompagner, un air soucieux voila ses jolis traits mais je la rassurai : "Non, non, je sors juste prendre un peu l'air. Continue la route et arrête-toi dès que le bas-côté est un peu plus large. Je te rejoins. Ca me fera du bien de marcher..."

Lola acquiesca, c'était dangereux de s'arrêter dans un de ces virages en épingle. La voiture repartit, me laissant seul. Je me sentais épuisé, j'avais envie de pleurer. Je me forçai à marcher, mon coeur battait à grands coups irréguliers, mon côté hypocondriaque me rappela que j'aurais dû voir mon cardiologue avant de partir. J'inspirai à fond, m'efforçant de me calmer. Je pensais à Aline et aux enfants. Ils me manquaient. Ma passion pour Lola s'était éteinte au moment où Aline m'avait quitté. Je restais avec elle par lâcheté. Perdu au milieu de ces virages.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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23 juin 2013 7 23 /06 /juin /2013 15:36

pub.jpg

crédit photo : Leiloona

 

L'illusion était presque parfaite. On aurait dit deux touristes, partageant un verre, le temps d'une pause, avant de poursuivre leur parcours calibré. Mais ils ne bougeaient pas, figés dans une pose qui devenait étrange, personnages de cire. Je les avais repérés au premier regard en pénétrant dans le pub. Ils me rappelaient mes parents.

Je repensais à ce jour où j'avais entrevu la vérité : mes parents n'étaient pas des êtres parfaits, ils étaient comme tout le monde avec leurs faiblesses, leurs défauts... Et pourtant, je m'étais laissée prendre de nouveau à cette illusion, remplaçant ce modèle par un autre, tout aussi faillible. Et encore plus douloureux lorsqu'il vole en éclats. Je me retrouvais à errer dans les pubs londoniens, noyant mon chagrin dans la Guinness. Je m'installai à la table voisine du couple. Derrière leurs sourires, il me semblait déceler une peine profonde, leurs gestes étaient lents, imprégnés d'un chagrin trop lourd à porter.

Je buvais ma bière à grandes gorgées, cherchant en vain un peu de fraîcheur. Après des jours entiers de pluie monotone, la canicule écrasait le bitume et les parcs de sa blancheur aveuglante. Les pubs obscurs étaient devenus mon refuge, je fuyais les amoureux lascifs qui semblaient se multiplier à l'infini. Je leur présageais à tous un funeste destin, je devenais aigrie.

J'entendais des bribes de conversation du couple. Ils chuchotaient en Allemand, mes souvenirs de lycée me permirent de comprendre qu'ils étaient à la recherche de leur fille, disparue à Londres. Je pensais à mes parents, à leur tristesse lorsque je leur avais annoncé la trahison de l'homme que j'aimais. Je souhaitai de tout mon coeur à ce couple de retrouver leur fille. Et pour la première fois, je me dis que je retrouverais l'amour un jour, que cela prendrait le temps qu'il faudrait. Et que ce n'était pas si grave.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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15 juin 2013 6 15 /06 /juin /2013 15:01

marche-copie-1.jpg

crédit photo : Romaric Cazaux

 

Certains moments restent imprégnés en nous et nous façonnent même si ne subsiste après coup qu'une vague impression générale et quelques détails d'une précision étonnante.

De ce tournant dans ma vie me reviennent des nuages noirs qui s'amoncelaient à une vitesse impressionnante, au diapason avec les pensées sombres qui s'accumulaient  dans mon esprit. Je tournais obstinément le dos au Palais de la Reine et à ce Mémorial qui m'avait semblé le matin même chargé de promesses. C'est étrange comme certaines journées peuvent être distendues, une éternité séparait cette fin de journée lugubre d’un début plein d’espérance.

 

Le matin, le ciel d'un bleu limpide avait réussi à percer à travers le brouillard. Je grignotais un toast dans la cuisine ensoleillée, tentant de le faire passer à l’aide d’un jus d’orange à l’acidité sucrée. L’excitation me chatouillait l’estomac. J'avais un secret, promesse d'un bonheur inédit. La veille, Samantha m'avait fait passer en cours un petit mot : "Veux-tu sortir avec moi ? Sam." Elle avait dessiné un cœur percé d’une flèche. Sam était la fille la plus populaire du collège. Ce n’était pas la plus jolie mais elle avait ce petit truc... Un regard pétillant, une voix un peu cassée, une façon bien à elle de porter l'uniforme, la cravate légèrement dénouée, ce genre de choses... Et j'étais complètement sous son charme, comme tout le monde. Mais j'étais timide, j'osais à peine lui adresser la parole, je me contentais de l'observer à la dérobée en cours. Ce mot était pour le moins inattendu. J'étais dans l'embarras... Je fourrai le bout de papier dans ma trousse et dès que la cloche retentit, je filai directement chez moi, sans même prendre la peine de récupérer mes affaires dans mon casier.

 

Mais le soir, dans la solitude de ma chambre, j’avais ressenti une sorte de feu d'artifice intérieur en pensant à Samantha. Ce sentiment qui me retournait complètement m’effrayait. J'avais bien eu quelques attirances contre lesquelles j'avais lutté mais cette fois, j'avais envie de me laisser emporter.

 Après une nuit à me retourner dans tous les sens, l'euphorie avait pris le dessus. J’avais du mal à chasser un grand sourire béat. J'attrapai mon petit frère qui mâchonnait ses céréales, le regard dans le vide, et lui fis des chatouilles pour donner libre cours à cette joie d'anticipation. Il se tordit dans tous les sens et m'échappa, l’innocence incarnée dans son pyjama à motifs de bus rouges. Je jetai un coup d’œil vers la baie vitrée. Mon père s’affairait dans le petit jardin à l’arrière de la maison, il humait le parfum de ses roses avec une tendresse presque maternelle. On aurait dit qu’il leur parlait. J’avais peur de le décevoir. L’amour de ma mère était inconditionnel. Celui de mon père, je devais le mériter et je savais que Samantha ne lui plairait pas.

 

Samantha m'ignora toute la journée, elle devait déjà regretter de m'avoir écrit. C’était peut-être mieux ainsi… Mais c'était dur de rester avec cet espoir béant. Je trouvai enfin le courage d’aller lui parler à la sortie des cours. Sam, comme toute meneuse qui se respecte, était toujours flanquée de deux acolytes, ombres sans grande personnalité, mais elle était pour une fois seule devant son casier. Je m'approchai d'elle avec un sourire hésitant, serrant son mot pour me donner du courage.

« Salut, ça te dirait… d'aller au ciné ? »

J’avais eu beau répéter inlassablement cette question dans ma tête, je bafouillai. J’étais lamentable.

« - Oui, bien sûr... Tu as lu mon mot ? »                              

-       Oui...

Je rougis bêtement.

- Et ? »

Elle me fixait de ses grands yeux bruns, une biche innocente. La lueur d'amusement qui y brillait aurait dû m'alerter. Mais ma réponse fut un cri du coeur : « Bien sûr que je veux sortir avec toi ! »

A ce moment, ses deux acolytes surgirent comme deux diables de leur boîte, chantant à tue-tête : « Parce que t'y as cru ! »

Rouge de honte, je marmonnai quelques phrases confuses... Non, bien sûr que non, je n'y avais pas cru... je savais bien que c'était une blague... Je m'éloignai tête baissée pour cacher mes larmes. Les rires dans mon dos étaient plus douloureux que des coups. Que Samantha, fille la plus populaire, qui pouvait sortir avec tous les garçons qu'elle voulait, ait pu s'intéresser à moi, ça n'avait aucun sens... Oui, j’étais vraiment bête d’y avoir cru… Je ne pouvais m’en prendre qu’à moi-même. Mais surtout, je sentais la panique me gagner. Comment avait-elle deviné quelque chose que je ne m'avouais même pas vraiment à moi-même ? Je rentrai chez moi comme dans un mauvais songe. Le temps avait tourné à la pluie, je ne voyais rien de ce qui m’entourait, la honte me brûlait les joues. Le Mémorial se dressait derrière moi, ombre menaçante qui me narguait.

J’aurais tellement voulu revenir en arrière, ne pas avoir à subir cette humiliation, retrouver ma petite vie simple et sans éclat mais heureuse dans l’ensemble. Pouvoir me réjouir de la fin de la journée de classe, passer chercher mon petit frère chez la nourrice, partager le goûter préparé par notre mère et nous disputer sur le choix du programme télé. Je disais toujours que ceux qu’il aimait étaient pour les bébés mais du haut de mes quatorze ans, je les aimais bien, dans le fond. Les larmes ruisselaient sur mon visage, en silence. 

  

En passant devant Buckingham Palace, main dans la main avec la femme de sa vie, Jane est assaillie par ces souvenirs. Car ce jour, finalement, est un de ceux qui lui ont donné la force de s’accepter et s’affirmer telle qu'elle est. Elle tourne la tête et Sam lui sourit, son regard pétillant n'a pas changé. Et malgré toutes les années qui la séparent de ce fameux jour, elle a l’impression que c’était hier.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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9 juin 2013 7 09 /06 /juin /2013 08:32

banc.jpg

crédit photo : Romaric Cazaux

 

Elle le referma, lentement, et le reposa, pensive. Tout avait changé. Une différence légère mais essentielle. Un peu comme quand on est amoureux. Elle percevait le trajet de l'air dans ses poumons, les couleurs étaient plus vives, les contours plus nets. Elle se sentait euphorique, ivre presque.

Elle marchait d'un pas tranquille, contemplant la ville qui s'éveillait dans la musique familière des bruits du matin. Sur les quais, elle déposa le livre sur un banc.

 

Les journées d'Emile se suivaient, cascade de dominos, dans une monotonie inéluctable. Il consacrait bien quelques heures à sa passion, le modélisme, mais il avait parfois du mal à se concentrer sur ses maquettes minutieuses. Sur les conseils de son médecin, il déambulait le long des quais une heure par jour. Il percevait la beauté grise des bouquinistes et de la Seine sans la voir. Mais ce jour-là, son regard accrocha un livre, oublié sur un banc, étrangement seul. Il le feuilleta avec distraction et se retrouva vite plongé dedans. Pris dans sa bulle de lecture, il ne remarqua pas la femme brune qui le regardait en souriant.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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31 mai 2013 5 31 /05 /mai /2013 18:06

rue2.jpg

crédit photo : Romaric Cazaux

 

Malgré la douceur printanière, je porte un épais pardessus en laine. Mon corps est resté en hiver. Je marche, une cigarette à la main, je n'ai même pas la force de l'allumer. Soudain, une douleur dans ma poitrine me coupe le souffle, j'entends une sorte de râle rauque, comme un cochon qu'on égorge, et je mets un moment à comprendre qu'il vient de moi. Je me vois tomber sur l'asphalte au ralenti, par saccades. La main qui tenait la cigarette s'ouvre et je gis là, pantin au rictus figé. On dit qu'au moment de mourir, on voit sa vie défiler. Je n'y ai jamais cru. Pour moi, le passage de vie à trépas est instantané, comme la naissance mais en sens inverse.

J'étais sorti fumer une cigarette, j'inspirais l'air léger à pleins poumons, j'avais envie de faire des claquettes comme Gene Kelly dans "Chantons sous la pluie" ! Je me tenais devant la maternité, le coeur gonflé comme un ballon sur le point d'éclater, le visage dévoré par un sourire incontrôlable. Je sais que je suis en train de mourir et je sais maintenant qu'on nous accorde de revivre le plus beau moment de notre existence. Un homme voûté par le poids des années passe devant moi à pas comptés, une cigarette éteinte à la main. Il ne semble pas voir le briquet que je lui tends avec un sourire. Il continue d'avancer de sa démarche traînante, un peu spectrale. Je frissonne.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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