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31 octobre 2013 4 31 /10 /octobre /2013 07:12

fantastic-2012.jpg

crédit photo : Marion Twenty three peonies 

 

Il y a les gens nets et les gens flous. Je fais sans aucun doute partie de la seconde catégorie. Même coiffée et maquillée avec soin, j'ai toujours quelques mèches rebelles, des contours imprécis.

Quand je voyais une personne nette, je l'enviais. Je pensais que la vie était sûrement plus facile pour elle. C'est sans doute pour cela que Caroline me fascinait tant. Ses traits fins, presque durs, ses vêtements aux coupes impeccables... On imaginait facilement sa penderie : tout bien suspendu, trié par couleurs... Et sa vie à son image : organisée, tracée à l'avance.

Nous avions pris l'habitude de nous retrouver dans un salon de thé après le travail tous les vendredi. Elle prenait toujours la même chose : un thé à la bergamote et des scones dont elle laissait la moitié. J'étudiais la carte comme si ma vie en dépendait pour finir par choisir la boisson et le dessert les plus improbables. C'était parfois une révélation, parfois décevant, en tout cas surprenant. Nous étions toujours un peu mal à l'aise au début. Caroline me souriait de son sourire sur commande tandis que je tripotais machinalement mes cheveux. Et puis on nous servait et le fait de siroter son éternel thé à la bergamote et grignoter la moitié de ses scones semblait lui donner une contenance et Caroline prenait le contrôle de la conversation, m'interrogeant sur ma vie sentimentale manichéenne - désespérément vide ou incroyablement tumultueuse - mon travail dont je changeais tous les six mois, mes passions éphémères. J'avais pour habitude de dénicher sans cesse de nouveaux centres d'intérêt inattendus : mosaïque, tricot, danse tzigane, krav maga, harmonica et j'en passe. Un tourbillon sans fin. Cela amusait beaucoup Caroline. J'avais parfois l'impression d'être une sorte de divertissement à ses yeux. Lorsqu'elle avait fini son interrogatoire, je lui posais quelques questions par politesse mais elle n'aimait pas parler d'elle et résumait sa vie en quelques lignes : mariée depuis un an avec son petit ami du lycée, juriste en droit des marques dans la même entreprise depuis qu'elle travaillait, un appartement acheté avec son mari, un projet de bébé. Caroline ciselait ses phrases avec minutie tandis que les miennes restaient suspendues. Je trébuchais sur mes mots. Quand je l'interrogeais sur ses passions, elle ouvrait des yeux ronds. "J'aime beaucoup le cinéma. J'aime lire, quand j'ai le temps. Et je fais du sport. En salle." Une fille complètement nette.

Caroline avait remarqué que j'avais toujours un livre à la main quand nous nous retrouvions. Les livres, ce sont mon autre vie. Toutes les vies que je n'aurais jamais dû vivre, prisonnière de cette enveloppe qui m'a été attribuée, et que je vis pourtant. Les périodes sans livre sont rares, et tellement tristes. Un vendredi où j'étais en avance, je m'étais installée dans le salon de thé désert. J'étais tellement absorbée par ma lecture que je n'avais pas remarqué Caroline qui m'observait. Ce jour-là, il n'y eut pas de préambule gêné. Caroline m'interrogeait avec avidité sur ma lecture. Depuis ce jour, notre rendez-vous hebdomadaire se transforma en club littéraire. Nous parlions de nos lectures, nous échangions des livres. Je n'avais jamais vu Caroline aussi animée, elle en devenait presque échevelée.

Elle me semblait même parfois légèrement floue.

Et puis, un vendredi, elle ne vint pas. J'essayais de la joindre sans succès. Je me dis qu'elle avait ses raisons et je n'insistais pas. Elle se manifesterait quand elle l'aurait décidé.

 

Le temps passa. J'oubliais les rendez-vous du vendredi avec Caroline, je rencontrai enfin un homme qui ne fit pas que passer, je trouvai un travail plus stable, même si mes passions demeuraient changeantes : taï chi, aquarelle, poterie, hindi... C'était un bel après-midi d'automne, je profitais de la lumière douce et un peu irréelle du parc des Tuileries. L'air triste de cet homme me frappa. "Pierre !" Le mari de Caroline. Il semblait content de me voir, me proposa d'aller boire un café. Et j'appris ce qui était arrivé à Caroline. Elle était devenue une lectrice compulsive. Elle dévorait les livres. Elle n'en dormait presque plus, avait quitté son travail. Elle était méconnaissable. Ne mangeait plus, ne se lavait plus. Pierre était complètement démuni. Elle lui semblait tellement lointaine, l'air ailleurs, elle ne semblait même pas elle-même d'ailleurs.

Pierre baissa la voix. "Je n'en ai jamais parlé à personne, mais à toi je sens que je peux le dire. Caroline a disparu.

- Disparu ?!

- Oui, peu à peu... C'était vraiment étrange, comme si elle devenait floue. A la fin, elle était devenue tellement floue qu'on la voyait à peine. Et un jour, je ne l'ai plus vue du tout. Mais je sais qu'elle est là, quelque part."

Le regard de Pierre me fit peur.

"Ah ? Tu es sûr ? C'est vraiment bizarre quand même... Bon, excuse-moi mais je dois y aller là. J'espère que Caroline reviendra..."

 

Quand je me plonge dans un livre, je repense à cette histoire. Et je ne peux m'empêcher de vérifier mon image dans le miroir.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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27 octobre 2013 7 27 /10 /octobre /2013 06:51

hotel.jpg

crédit photo : Marion 

 

Nous avançons appuyées l'une contre l'autre, étouffant notre fou rire. J'ai enlevé mes chaussures qui me torturaient et mes pieds s'enfoncent agréablement dans la moquette. Héloïse introduit la carte magnétique et le silence et l'obscurité de notre chambre d'hôtel un peu minable nous accueillent. Mais à nos yeux, c'est une vraie suite. Pour nos dix-huit ans, nos parents nous ont aidées à financer ce séjour à New York, notre rêve à toutes les deux. Et la démesure de cette ville dépasse nos espérances. Sillonner Manhattan en se dévissant la tête pour apercevoir le sommet des gratte-ciel, se prendre pour Carrie Bradshaw et essayer des escarpins vertigineux, déguster des hamburgers et hot dogs aux tailles improbables, poursuivre les écureuils dans les feuilles mortes de Central Park, assister au musical "Hair" à Broadway, s'ébahir devant la Statue de la Liberté, au sommet de l'Empire State Building...

Et ce soir, le dernier, c'était la parade d'Halloween. Une explosion de joie, de couleurs et de déguisements tous plus fous les uns que les autres ! Nous avions prévu un peu de maquillage pour jouer le jeu mais nos lèvres noires et nos tattoos en forme de citrouille sont passés inaperçus dans ce flot bariolé délirant. Avant de rentrer à l'hôtel en taxi jaune, nous avons fait nos adieux à Central Park, un dernier tour de balançoire dans la fraîcheur de la nuit. Et un trésor de liberté au fond de notre coeur. Nous nous affalons sur le lit où nous éparpillons un sachet rempli de friandises chocolatées et acidulées que nous mastiquons avec délectation, complices, insouciantes.

 

Vingt ans plus tard... Mon mari a eu l'idée de m'offrir une escapade surprise à New York pour la Saint Valentin. Je n'y suis jamais retournée depuis le séjour de mes dix-huit ans. C'est comme un souvenir dans une de ces petites boules de verre. Un instant, je me dis que j'aurais préféré ne pas l'agiter. Un instant seulement... Marc est le genre de mari plein de petites attentions. Il n'oublie jamais aucune date. Ses cadeaux d'anniversaire de mariage sont toujours en accord avec l'année : coton, cuir, bois... Je m'y perds un peu. Alors je lui souris, je l'embrasse et je me blottis contre lui. Je lui dis que je l'aime. Et c'est vrai. Je l'aime. C'est un mari gentil et attentionné. Du genre à rentrer le soir avec un bouquet de fleurs, comme ça, sans raison. Et c'est un père présent. Il ne se contente pas de jouer avec les enfants le soir au moment du coucher pour faire bonne figure et bien les énerver. Non, il est tout à fait capable de les gérer seul un week-end. Je réalise ma chance. Nous irons à New York, tous les deux. J'agiterai la petite boule en verre de mes souvenirs en en créant de nouveaux. Et ce sera bien.

 

Forcément, Marc a réservé dans un hôtel somptueux avec vue sur Central Park. C'est un Central Park enneigé, féérique. Bien emmitouflés, nous trinquons au champagne à notre amour. Mais je regarde le visage de mon mari et j'ai l'impression de ne pas le connaître. Une sensation vertigineuse. Qui est cet étranger qui partage ma vie ? Les traits d'Héloïse, mon amie d'enfance perdue de vue depuis longtemps, s'y superposent et mon coeur se serre. Revivre les derniers fous rires de la fin de mon enfance... C'était mon âme soeur. Elle a laissé un vide que ni Marc ni les enfants ne peuvent combler. Parfois même, être entourée ajoute à cette impression de solitude. Les flocons virevoltent. Marc m'attrape le menton pour m'embrasser. On se croirait dans un film de Woody Allen. Mais il interrompt son geste, me dévisage et murmure : "Marianne, tu as l'air si affreusement triste..."

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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18 octobre 2013 5 18 /10 /octobre /2013 10:16

une-photo-quelques-mots-99.jpg

crédit photo : Romaric Cazaux

 

Elle claque la porte, s'affale sur son canapé-lit. Comme souvent, elle l'a laissé défait le matin après avoir traîné et s'être mise en retard. Une chance qu'elle n'ait pas d'enfants, elle ne s'imagine pas s'occuper de quelqu'un d'autre. S'occuper correctement de soi-même est déjà une tâche suffisamment délicate. Elle ouvre une boîte de raviolis qu'elle fait réchauffer et mange à même la casserole. Elle les enfourne rapidement, se remplissant de leur mollesse douce-amère. Elle prend une tranche de pain de mie et l'imbibe de sauce. Puis elle se sert un verre de vin qu'elle sirote plus tranquillement. Voilà, c'est sa vie. Il pourrait y avoir autre chose mais elle y a renoncé, il y a longtemps. Le jour où les lumières ont vacillé. 

 

Elle avait quatorze ans, l'âge bête, mais elle ne s'en sortait pas si mal. C'était une élève sérieuse mais appréciée de ses camarades. Elle avait les vêtements qu'il fallait, pas de problème majeur d'acné, quelques amies proches. Elle était sortie avec un ou deux garçons, en fait un mais elle disait deux car ça faisait mieux. Ses parents étaient satisfaits de ses notes et de l'état de sa chambre et ils la laissaient relativement libre de perdre son temps sur facebook ou pendue au téléphone. Une vie d'ado parfaitement banale et heureuse.


Le jour où les lumières ont vacillé, elle rentrait du collège avec deux amies. Elles s'étaient quittées à l'angle habituel lorsqu'elle avait senti une présence derrière elle. Tournant la tête, elle avait aperçu un homme, qui la regardait avec une insistance dérangeante. Mal à l'aise, elle avait pressé le pas. La chaleur lui montait aux joues, elle ne savait que faire : rentrer chez elle et mener tout droit cet inconnu à sa maison vide ? Mieux valait faire un détour et se réfugier dans une boutique... Oui, voilà, c'est ce qu'on lui avait toujours appris : aller chercher de l'aide, ne pas rester seule. Le problème, c'est qu'elle était dans un quartier résidentiel vraiment désert. Tout en réfléchissant, elle hâtait le pas, l'homme continuait à la suivre, la panique la gagnait. Soudain, le clocher qui se dressait à quelques mètres lui souffla la solution : quel meilleur refuge qu'une église ? Elle s'y dirigea d'un pas décidé. Elle poussa la lourde porte et frissonna en pénétrant dans l'édifice sombre. Et maintenant ? Elle n'était plus si sûre d'avoir fait le bon choix, il n'y avait pas âme qui vive. Le Christ cloué n'était pas d'un grand réconfort. Elle entendit la porte grincer. Elle se rua vers le parloir et s'y blottit, retenant son souffle. De là, elle pouvait voir sans être vue. L'homme avançait le long du couloir central - la nef ? - imperturbable. Il regardait droit devant lui et s'assit sur un banc, à quelques mètres seulement de sa cachette.

 

Elle qui n'était pas croyante, une prière lui vint aux lèvres. Elle souhaitait juste que son bonheur dure encore un peu. Un sursis. Une boule d'angoisse se formait dans sa gorge. Suffoquant, elle se forçait à fixer les cierges allumés, à s'aveugler pour ne pas voir l'homme de l'autre côté du parloir, sa silhouette grise menaçante. Elle fixait les petites lumières, s'efforçant d'y voir autant de lueurs d'espoirs, celles de tous les moments heureux qui lui restaient à vivre. Elle y trouvait les visages de sa famille, de ses amis, le sourire de Nino, le petit garçon qu'elle gardait et même les rires des enfants qu'elle aurait un jour... Et elle luttait pour refouler les images d'horreur, ce visage déformé par la douleur, masque de souffrance muette.

Si elle a choisi refuge dans une église, c'est pour y être sauvée.

 

L'homme qui semblait perdu dans ses pensées se lève dans un déclic d'automate. Il disparaît de son champ de vision et elle se dit que ses prières ont été entendues. Soudain, les flammes des bougies vacillent. Une ombre se dresse devant elle. 

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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3 octobre 2013 4 03 /10 /octobre /2013 07:21

celine.jpg

crédit photo : Romaric Cazaux

 

Jamais je n'aurais imaginé qu'une décision aussi anodine puisse ainsi bouleverser le cours de ma vie.

C'était le début de l'hiver, la nuit tombée avait le calme des premiers froids. Je relevai le col de mon manteau pour lutter contre sa caresse mordante. Je n'étais plus triste. Mais je me sentais vide, dans l'attente de quelque chose... Je décidai de suivre un autre chemin pour rentrer chez moi, acte anodin pour briser un peu la routine du quotidien. La devanture a attiré mon regard. Forcément. Cela avait beau être la boutique d'une fleuriste, ce n'était pas évident au premier coup d'oeil. Plutôt que des fleurs, on imaginait sans peine des filles de joie derrière ces rideaux écarlates, au milieu de ces boas roses en plumes. Cela m'a arraché un sourire. Malgré l'heure tardive et le froid, la porte était ouverte. Sans même réfléchir, je suis entrée. Une femme s'est approchée de moi. Sur ses lèvres flottait un sourire serein, ses yeux verts pétillaient de vie. Sa tenue était à la mesure de la démesure de la vitrine de son magasin. Je poursuivis ma métaphore de mauvais goût : une mère maquerelle de plantes en pot... Pourtant, je dois avouer que toutes ces couleurs me faisaient du bien, bouleversaient la grisaille de mon quotidien.

Elle m'observait, la tête légèrement penchée, l'air intrigué :

"Vous ne vous êtes pas arrêtée aux apparences."

C'était un constat étrange.

"Quelles apparences ?"

"Celles... d'une fleuriste de mauvais goût ! Venez..."

Elle tourna les talons pour se rendre dans l'arrière-boutique. Je la suivis, poussée par une force mystérieuse.

L'arrière de la boutique était jonché de livres, de tableaux, de sculptures... Un fauteuil moelleux me tendait les bras.

"Installez-vous."

Devant un thé à la menthe trop sucré, je me confiai. Moi qui n'avait jamais réussi à pousser la porte d'un psy, je révélai à cette femme les secrets les plus douloureux de mon existence. Je parlais, parlais et son sourire bienveillant ne la quittait pas, entraînant toujours plus de mots, tous ceux qui étaient enfouis depuis trop longtemps et m'étouffaient. Lorsque je la quittais enfin, je me sentais légère. J'ignorais tout d'elle sauf son prénom, Céline, qui faisait figure d'enseigne, mais j'avais la certitude que nous nous reverrions.

Pourtant, je laissais passer quelques jours avant de refaire ce détour. Une femme était en train de descendre le store métallique.

"Bonsoir, Céline n'est pas là ?

- Que désirez-vous ?"

Je dévisageai l'inconnue... elle ressemblait à la femme qui m'avait écoutée : les mêmes yeux verts, un air de famille...

"Je lui ai parlé il y a quelques jours et j'aurais voulu la remercier."

L'air fatigué de la jeune femme se mua en un masque horrifié.

"Qu'est-ce que vous racontez ? De qui parlez-vous ?"

Effrayée par son trouble, je tentai de la calmer comme je pus.

"Une femme qui vous ressemblait un peu... elle s'appelait Céline... C'est bien sa boutique ?"

La jeune femme s'affaissa sur elle-même.

"Oui... enfin, c'est la mienne maintenant. C'était ma mère. Elle est morte il y a dix ans."

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona.

 

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26 septembre 2013 4 26 /09 /septembre /2013 05:34

campagne.jpg

crédit photo : Romaric Cazaux

 

C'était là qu'il avait passé toutes ses vacances enfant. La cuisine résonne encore des rires et tintements métalliques lorsqu'ils s'attablaient tous devant la marmite fumante préparée par leur petite grand-mère. 

C'était là qu'il avait connu ses premiers émois. Les baisers échangés avec Nadine gardent une saveur incomparable, qui se mêle au parfum des fleurs.

C'était là qu'il s'était retrouvé, seul, lorsqu'il ne savait plus où aller. Ce tournant au sortir de l'enfance où l'on hésite encore à entrer dans l'âge adulte, à endosser des responsabilités écrasantes, renoncer à une certaine légèreté.

C'était là qu'il avait emmené la première femme avec laquelle il imaginait partager sa vie. Le temps semblait s'être arrêté l'espace d'un été, ils se découvraient insatiables l'un de l'autre et pensaient que c'était pour la vie. Ou plutôt, ils ne pensaient pas.

C'était là que son fils et le fils de son fils avaient à leur tour observé insectes et autres petites bêtes car la vie est une roue sans fin.

La chaise sur le perron est vide et pourtant incroyablement habitée.

C'est là que son esprit a fini par quitter son corps fatigué.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona 

 

Texte qui m'a été inspiré par cette magnifique photo mais également par ce titre :"Garden of Love" de Winston McAnuff :

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18 septembre 2013 3 18 /09 /septembre /2013 14:24

banc.jpg

crédit photo : Romaric Cazaux

 

De loin, l'homme dégage une impression de solitude infinie. Son corps maigre anguleux, sa barbe un peu jaunie, il semble à l'article de la mort. Pourtant, plus je m'en approche et plus je sens une force qui se dégage de son corps voûté. Les arbres ploient vers lui dans une communion intense et silencieuse.

 

Je m'arrête à quelques pas. Le vent se lève et des nuages noirs s'amoncèlent. Une averse se prépare. L'homme reste immobile. Malgré sa chemisette d'été, il ne frissonne pas. Il tourne la tête vers moi et me sourit. Ma présence n'a pas l'air de le surprendre. Je m'assois à côté de lui. Nous ne nous regardons pas. Les premières gouttes s'écrasent, dégageant une odeur de feuilles mouillées. Bien vite, elles se multiplient et ruissellent sur mon front, mes tempes, larmes sans chagrin.

Le tumulte incessant qui grondait en moi se calme. Je réalise que mes questions resteront sans autre réponse que le souffle du vent. Mais au fond, cela n'a pas d'importance. Car cet homme sage et usé, c'est moi.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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14 septembre 2013 6 14 /09 /septembre /2013 08:44

couloir-copie-1.jpgcrédit photo : Romaric Cazaux

 

Je reste paralysée. Comme dans ces rêves dont on se réveille en sueur, incertain d'avoir bien rejoint la réalité. L'écho de ses pas qui s'éloignent résonne dans le hall en marbre. Le ronronnement de la minuterie cesse et la lumière s'éteint. La lourde porte se referme derrière lui. Et je reste plantée là. Sonnée.

Que faire quand l'homme avec lequel vous partagiez votre vie depuis dix années vous quitte ? Je ne suis plus qu'une bête blessée, qui supplie qu'on l'achève au lieu de lui infliger cette souffrance qui consume lentement, inexorablement. Oh, bien sûr, on cherche à se raccrocher... à ses amis, à la vie. Mais comment faire quand on se sent amputé d'une partie de soi-même ? Qu'on bascule dans un cauchemar incompréhensible ? Qu'on se cogne sans cesse à des murs gris et froids ?

 

Aujourd'hui, Jeanne parcourt le hall frais de son vieil immeuble. La plaie béante a mis du temps à se refermer. Souvent, alors qu'elle croyait être guérie, il suffisait d'un rien - un geste, une impression - pour la raviver. Presque aussi intense que ce jour-là, dans la pénombre du hall. Mais aujourd'hui, elle se sent neuve et forte. Au bout du couloir sombre l'attend la lumière douce du soleil d'automne.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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5 septembre 2013 4 05 /09 /septembre /2013 03:43

cars.jpg

crédit photo : Romaric Cazaux

 

Il y a des coïncidences qui sont tellement énormes qu'on a du mal à y croire.

Sara et moi ne nous parlions plus. Nos destinées avaient dérivé, l'intérêt réciproque avait sombré.

Je nous revois attablées devant un café dans sa cuisine menant une conversation laborieuse. La fin de l'amitié comme celle de l'amour est d'une tristesse infinie. Pas d'éclats de voix, pas de reproches acerbes mais le constat déprimant que nous n'avions plus rien à nous dire ni à partager.

Nous nous sommes quittées sans rien dire sur un sourire forcé, nous savions toutes les deux ce qu'il en était.
Le temps a passé. Les jours, les semaines, les saisons... Et les années. J'ai changé, enfin je pense... La lucidité sur soi-même est sans doute le plus grand défi de l'existence.

J'ai quitté mon mari que je n'aimais plus. Et surtout mon vieux moi qui me pesait. J'en ai découvert un plus léger, libéré du poids des conventions et des peurs. Je me suis acheté une petite Mini pour sillonner la région.

Si ce n'avait pas été une Mini je n'aurais sûrement pas jeté un coup d'oeil à son conducteur. Mais en croisant la jumelle de ma voiture, j'ai surtout croisé le regard de Sara, miroir de ma surprise. Sans rien dire, nous nous sommes garées sur le bas-côté et nous sommes allées boire un café dans un petit troquet. Tout notre passé de complicité, de rires et de soutien est revenu. Mais le plus étonnant, c'est que nous avions suivi des chemins parallèles. A soixante-dix ans, nous étions enfin détendues et sereines.  

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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30 août 2013 5 30 /08 /août /2013 13:14

homme

crédit photo : Romaric Cazaux

 

Je la regarde partir. L'air frais de la nuit est agréable après la chaleur de nos ébats. Le temps d'une cigarette pour me retrouver. Mon cerveau se partage... Je revis le moment incroyable que nous venons de passer ensemble mais je sais qu'il n'y en aura pas d'autre. Cela faisait longtemps pourtant qu'une femme ne m'avait pas autant plu. Son sourire sans retenue, ses éclats de rire un peu enfantins, sa sensualité... Mais il est encore temps de tout arrêter. Freiner avant qu'il ne soit trop tard, que l'on s'attache sans forcément se lasser mais en finissant par souffrir. Toujours.

J'aurais aimé qu'elle reste mais je n'ai pas cherché à la retenir, elle me dévisageait, cherchant un indice pour se rassurer. J'ai fermé mon coeur, mon visage. Et elle est partie. Sans se retourner. Je la regarde s'éloigner et quelque chose dans mon coeur tressaille, un frémissement, une envie. Je pourrais la rappeler. Mais je ne bouge pas. J'ai fermé mon coeur. Les femmes continueront à défiler dans mon lit, silhouettes incertaines de plaisir, ombres du bonheur. Je ne souffrirai plus.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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23 août 2013 5 23 /08 /août /2013 15:23

road.jpg

crédit photo : Romaric Cazaux

 

La peau encore tiédie par les caresses du soleil, les cheveux humides, je savoure cette fatigue qui détend après une journée passée à jouer dans les vagues, bâtir rivières et châteaux, inventer une autre vie, une parenthèse enchantée et nécessaire pour compenser une année au milieu du bithume et de l'air vicié. Je passe un bras autour des épaules de mon compagnon, les enfants à l'arrière de la voiture ont les joues dorées et le regard vide qui présage une bonne nuit. Le silence résonne encore de cris et de rires. Gratitude et nostalgie se mêlent en un sentiment tendre et doux. Je fixe la route qui se déroule devant nous, connue et pourtant imprévisible. Le ciel nous offre un coucher de soleil magnifique et intimidant. Je sens la colère accumulée en moi s'évaporer. Devenir une autre... ou plutôt me retrouver. Derrière le tournant...

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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