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23 juin 2014 1 23 /06 /juin /2014 04:23

main-gauche-bouge-copie-1.jpg

crédit photo : Romaric Cazaux

 

Figés devant le poste de télévision, le dos courbé, nous mastiquons sans échanger un mot, le regard fixe, l’air absent. La fuite de la réalité, de l’autre, un refuge dans du virtuel sans intérêt. Au bout d’un moment c’était devenu plus facile d’appuyer machinalement sur le bouton de la télécommande, ne plus réfléchir, se laisser porter par ces images et dialogues déconnectés.

« Ca te plaît ? »

Il marmonne son approbation. Est-ce qu’il a compris que je parlais du plat de lasagnes que j’ai préparé ou bien pense-t-il que j’évoque l’émission de speed dating que nous nous infligeons ? Mais peut-être qu’il ne pense rien, que le bruit indistinct qu’il a émis cherche juste à me signifier : ne me parle pas, je suis en communion avec la télé, il n’y a pas de place pour toi.

Tout à coup, je n’en peux plus, j’ai envie de hurler, de fracasser le poste de télévision, de lui balancer le plat de lasagnes à la figure. Mais je me contiens, j’émets un vague bâillement en guise d’excuse et je vais me réfugier dans la chambre avec un bouquin. Plus tard, je m’aperçois qu’il s’est endormi sur le canapé devant l’écran encore allumé, la télécommande serrée dans la main. J’éteins la télé et je vais me coucher, seule.

Des voix bruissent autour de moi, indistinctes. Je suis dans le noir, j’essaie d’accoutumer mes yeux à l’obscurité mais je ne parviens à rien distinguer. Je ne peux pas bouger, je suis paralysée. J’essaie de ne pas céder à la panique, je me concentre sur les voix qui s’éclaircissent.

« Encore une… »

« C’est dommage quand même, un vrai gâchis ! »

« Regarde ! C’est la mille quatre-vingt-dix-neuvième… »

« Oui mais il reste peut-être un peu d’espoir… La main gauche bouge encore ! »

« Pour manipuler la télécommande ! »

Les éclats de rire qui suivent me glacent le sang. Je comprends confusément que ces gens me contemplent, rient de moi… En effet, je sens ma main qui tressaille…

Je m’éveille en sursaut, la place près de moi dans le lit est vide. Je me dirige droit vers mon ennemie sans un regard pour lui, je défais les branchements et encore en pyjama je descends notre télévision à la poubelle. Ce sera elle ou moi.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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28 février 2014 5 28 /02 /février /2014 06:35

metro.jpgcrédit photo : Kot

 

Elle avait tant ressassé la même histoire qu'elle en était pétrie. Elle était cette histoire. Jusqu'à l'écoeureurement. On dit qu'on a parfois besoin de toucher le fond afin de remonter. Elle avait besoin de s'étourdir en boucle de sa déception amère pour... pour quoi en fait ? La digérer ? Mais elle s'ancrait un peu plus à chaque rumination, comme un couteau s'enfonçant lentement dans sa chair.

Ce jour-là, c'était un mardi, l'hiver commençait à s'adoucir, elle était en route pour un rendez-vous, quand le métro s'était immobilisé dans un fracas désordonné. Elle n'avait rien à lire, son portable ne captait pas et elle avait commencé à paniquer, assaillie par ses éternelles cogitations douloureuses. Mais dans l'obscurité souterraine, une lumière avait jailli : enfin éloigner ces pensées nocives, les remplacer par tout ce que la vie avait de doux et joyeux. Et lentement, le couteau se retira de son coeur.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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9 février 2014 7 09 /02 /février /2014 15:07

prison-break-2013.jpg

crédit photo : Marion Pluss

 

Nous nous étions toujours ignorés, fuis même... Nous n'avions rien en commun : les Deudés étaient des êtres plats, sans relief, laborieux. Nous les regardions de haut, avec dédain. Ils affichaient pourtant un petit sourire incompréhensible. Comment pouvait-on se satisfaire de cette vie misérable ? Nous, les Troidés, étions flamboyants, libres et fiers. Nous pouvions nous déplacer à notre guise tandis que les Deudés étaient condamnés à raser les murs...

 

Et puis, il y a eu la Grande Peur. Ceux qui ne l'ont pas connue ne peuvent pas comprendre. C'était d'ailleurs incompréhensible, on n'avait rien vu venir. Les Deudés s'en sont beaucoup mieux sortis, peut-être parce qu'ils étaient protégés par leurs murs. Nous n'étions plus si fiers ni flamboyants. Parfois, je me surprenais à avoir envie de m'aplatir, de me fondre dans un mur. Nous baissions la tête pour ne pas avoir à croiser le regard des Deudés, ne plus voir leur petit sourire qui semblait dire "On vous avait prévenus..."

 

J'errais, désoeuvrée, je revenais souvent dans des endroits du passé, où j'avais été heureuse, mais tout avait changé, tout était triste et dévasté. Peut-être aussi parce que je l'étais. Les Deudés s'étaient remis au travail, ils rebâtissaient ce qui avait été détruit et je me sentais inutile, vaguement honteuse. Je n'osais pas les regarder. Un Deudé me dévisageait pourtant avec insistance. Même si je détournais les yeux, son regard me brûlait la peau. Je finis par trouver le courage de lever les yeux vers lui, je croisai son regard pétillant qui me dévorait, son sourire délicieusement enfantin. Mon visage s'échauffa, je murmurai : "Je peux vous aider ?" Il tendit la main à travers le mur et je vis qu'il n'était pas si plat, juste différent. Et ça me plaisait bien.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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1 janvier 2014 3 01 /01 /janvier /2014 07:31

 

love.jpg

crédit photo : Kot

 

Lila enfouit son visage dans mon cou. La chaleur de son souffle, son odeur... m'emplissent et me chavirent. Je n'aurais jamais cru ressentir cela un jour. Les femmes, je les convoite, je les consomme et je les délaisse. J'affecte la nonchalence, les mains dans les poches mais Lila m'a complètement envoûté... J'en arrive à avoir peur que cela s'arrête. Elle recule d'un pas, me sourit d'un air amusé. "Ca va, mon chéri ?"

Je me ressaisis, tente d'afficher un masque blasé. "Très bien ! Ecoute, je viens de réaliser qu'il fallait que je repasse au bureau. On se rejoint plus tard, à l'appartement ?"

Lila me contemple, la tête légèrement penchée. Ses yeux de panthère se plissent légèrement comme pour mieux me sonder, son sourire se retrousse sur ses petites incisives pointues. "Oui, bien sûr !" Elle effleure ma joue de ses lèvres et se noit dans la foule qui descend du métro. Alors que les portes se referment, je la suis du regard. Malgré la foule qui l'entoure, je ne vois qu'elle, sa présence magnétique.

J'ai un coup au coeur. Et si elle disparaissait ? Si je ne la revoyais plus jamais ? Ma vie avant Lila m'apparaît tellement vide, sans sens. Mais je sais bien que je dois donner le change, ne pas l'étouffer pour ne pas la faire fuir. Lila me fascine mais ce qui me fascine surtout, je crois, c'est sa liberté.

 

Je suis bien repassé au bureau mais je n'ai pas réussi à me concentrer. J'ai regardé par la fenêtre la ville qui ne s'arrête jamais, les yeux dans le vague. Je ne supporte pas très bien cette dépendance dans le fond, elle est source d'une vie plus intense mais aussi de beaucoup d'angoisses et incertitudes. Il faut que je mette un terme à cette relation, comme aux autres. Ou bien... J'enfile précipitemment ma veste et je me rue dehors.

 

J'arrive à l'appartement le coeur battant. La lumière est tamisée, un air de jazz en fond, pas de trace de Lila. Je finis par la trouver dans la salle de bains. Je traverse l'atmosphère saturée de vapeur et de parfums et je m'assieds sur le rebord de la baignoire. Je ne peux attendre plus longtemps. Je sors une petite boîte de la poche de ma veste et la tends à Lila : "Lila, veux-tu être ma femme ?"

 

Le dîner traîne, sombre et maussade. Les efforts de Lila pour relancer la conversation tombent à plat devant mon humeur morose. Je mâchonne un bout de steak, au bord de la nausée. Je réalise que la seule chose que je convoite réellement m'est refusée. Et que je ne peux rien y faire. Je contemple Lila avec colère, je n'ai même pas compris les raisons de son refus. "Je ne peux pas accepter, tu ne me connais pas vraiment..." Bla bla bla. Elle ne veut pas de moi et ça fait mal. Je jaillis de ma chaise et me dirige vers Lila qui sursaute. Elle ne veut pas de moi... Je l'attrape par les cheveux. Un éclair de surprise et de peur traverse le regard de Lila. "Tu es fou, lâche-moi." Elle me fixe sans ciller et j'hésite mais la colère, la douleur du rejet sont les plus fortes. Je la tire par le bras, la renverse par terre, c'est facile. Il se produit alors quelque chose d'étrange : Lila tend les lèvres vers mon cou...  Je sens la morsure de ses petites dents. Je souris, c'est comme une délivrance, une souffrance qui m' apporte la plénitude qui me manquait.

 

Lila se relève, regarde le corps inerte. Et baisse les yeux sur sa main crispée sur son couteau.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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12 décembre 2013 4 12 /12 /décembre /2013 19:24

escal.jpgcrédit photo : Romaric Cazaux

 

Sa main est serrée sur la rampe de l'escalier, son regard chargé d'une colère brûlante et je frémis en imaginant la pensée qui lui a traversé l'esprit.

 

Sonia tempête. Elle tire Marie par la main qui est fatiguée, ne veut plus marcher, veut une glace, ne sait pas ce qu'elle veut... Un peu en retrait, je me réfugie dans la contemplation de la splendeur de cette ville irréelle, comme un décor... Ce sont nos premières vacances à l'étranger tous les trois. Nous avons choisi Rome, une ville que nous connaissons déjà, afin d'éviter toute frustration. Avec la fin des couches, de la poussette et de la sieste, nous pensions retrouver un peu de liberté. Le régime italien pizza pâtes glaces semblait parfait pour satisfaire une fillette de quatre ans. Mais ce n'est pas si simple... Je regarde ma femme se métamorphoser. Quand nous nous sommes rencontrés, j'avais été intrigué par son calme. C'était comme si elle portait un masque dissimulant toute émotion. Je voulais le lui arracher, voir son beau visage impassible déformé par un rictus de plaisir. Mais Sonia est demeurée une énigme et c'est peut-être pour cela que je l'ai épousée.

"Bon, tu m'aides un peu ? Ou tu préfères rester planté là, sans rien faire ?"

Perdu dans mes pensées, je n'ai pas remarqué que Marie était passée du ton geignard aux hurlements hystériques et coups dans tous les sens, stade ultime du caprice.

J'interviens mollement : "Marie, ma chérie, calme-toi, je vais te porter si tu veux..."

"C'est ça, porte-la ! Je te demande de m'aider, pas de lui céder !"

Sonia attrape brutalement Marie par le bras, la tirant pour la faire avancer, les cris de la petite redoublent...

Je n'aurais jamais imaginé que le masque de Sonia tomberait de cette façon... Elle voulait tellement un enfant... Mais rien ne s'était passé comme prévu : une grossesse à risque qui l'avait clouée au lit pendant six mois, un bébé qui dormait peu et pleurait - pour ne pas dire hurlait - beaucoup... La fatigue avait eu raison du calme à toute épreuve de ma femme.

Sonia me jette un regard plein de rage et me lance : "Occupe-toi d'elle, on se retrouve à l'hôtel. Je n'en peux plus !"

J'enveloppe Marie dans mes bras, elle se calme peu à peu et je l'emmène déguster une glace dans un salon de thé. La saveur glacée de la pistache me chatouille le palais. J'offre un sourire de façade à ma fille barbouillée de chocolat mais mon esprit est à l'hotel avec Sonia.

 

Pour notre dernier jour, Sonia a insisté pour que nous nous rendions au Vatican. Je traîne les pieds, un vague pressentiment me hante. Dans les musées, nous nous trouvons face à un escalier imposant et interminable. Un frisson me glace le coeur.

"Je vais porter Marie."

Sonia me jette un regard de biais.

"Pourquoi ? C'est une petite fille de quatre ans en parfaite santé, elle peut bien monter un escalier."

Que faire ? Comme toujours, je préfère céder.

Marie commence à escalader les marches avec enthousiasme et je me détends. Sonia arbore un air victorieux. Soudain, Marie glisse et dégringole les marches avec fracas. Je me précipite pour la relever. Elle a l'air surpris et l'espace d'une seconde, le temps est comme suspendu... Mais ses hurlements retentissent aussitôt avec vigueur dans l'escalier en spirale. Les touristes lui jettent des regards pleins de compassion, une jeune femme lui tend une sucette avec un sourire... Mais où est Sonia ?

A quelques pas, elle serre la rampe de l'escalier avec force, ses jointures toutes blanches. Sa respiration est saccadée et son regard me glace le sang.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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8 décembre 2013 7 08 /12 /décembre /2013 18:46

metro2.jpgcrédit photo : Kot

 

Un sourire un peu niais aux lèvres, elle se repasse la scène qu'elle vient de vivre. Alors qu'elle jetait des coups d'oeil furtifs à un bel inconnu dans le métro, il s'est approché d'elle pour engager la conversation. Et lui a laissé son numéro après avoir manqué sa station. Elle cherche son portable pour contempler le nom et le numéro dans son répertoire, comme pour se pincer... Mais elle n'arrive pas à mettre la main sur son téléphone. Elle fouille frénétiquement dans son sac... il devrait se trouver quelque part au milieu de tout son fatras, comme d'habitude... Elle croit l'agripper mais il ne s'agit que d'une bouteille de gel antiseptique. Elle finit par vider le contenu de son sac sur le quai. Une bouteille d'eau lui échappe et roule sous un siège. Elle se résigne à ranger lentement ses affaires.

Il fallait qu'elle le perde vraiment justement aujourd'hui... ce n'est pas possible une malchance pareille ! Elle repense à toutes les fois où elle s'est fait des frayeurs mais elle finissait toujours par mettre la main dessus. Elle a dû mal le ranger dans l'état d'euphorie dans lequel elle se trouvait, il a peut-être glissé...

Elle se laisse tomber sur un siège. Revoit le sourire de l'inconnu, entend sa voix enveloppante. Jamais elle ne s'était sentie si envoûtée au premier regard... Pourquoi ne lui a-t-elle pas donné son numéro au lieu de prendre le sien ? C'est fichu, il faudrait un hasard sans nom pour qu'ils se revoient...

Soudain, un doute la tiraille, elle s'en veut d'avoir cette mauvaise pensée mais... et s'il ne s'agissait pas d'une coïncidence ?

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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1 décembre 2013 7 01 /12 /décembre /2013 14:44

metro-paris-kot.jpg

crédit photo : Kot

 

Le tumulte du quai de métro s'évanouit. Elle reste dans sa bulle avec son portable, les mots affichés sur l'écran lumineux incroyables et pourtant sans équivoque. Elle est restée perplexe quelques secondes avant de réaliser que la "débile" dont il était question, c'était bien elle. Elle imagine Lili tentant de rattraper l'envoi du message malheureux, son visage blême en réalisant que c'était impossible. Elle ne ressent pas la colère qu'elle devrait, juste une tristesse infinie. Combien de temps encore aurait-elle cru à cette amitié sans ce message qui ne lui était pas destiné ? Elle repense à tous les moments partagés, les fous rires complices... tout était faux alors ? Elle tape un modèle de réponse, l'efface. Les voyageurs défilent devant elle dans un flot sans répit mais ce qu'elle voit c'est son amitié qui se consume jusqu'à ne laisser qu'un petit tas de cendres grises. Son portable retentit, elle l'éteint et se lève enfin, son visage empreint d'une dureté nouvelle.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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20 novembre 2013 3 20 /11 /novembre /2013 17:36

Sans-titre.jpg

crédit photo : Kot

 

Certaines personnes vous marquent. Elles vous marquent tellement que vous imaginez que c'est le cas pour tout le monde... un peu comme quand on est amoureux.

Je m'étais retrouvée par hasard derrière Marianne dans l'amphithéâtre bondé et j'avais fixé pendant tout le cours sa nuque délicate, ses boucles légères, son profil parfait.

Elle me fascinait : la grâce de ses gestes, son rire cristallin sans retenue et pourtant élégant, si différent du mien dont j'avais presque honte. Ce n'était pas vraiment une attirance, c'était plus troublant : je voulais être elle.

J'étais du genre à courber le dos pour me faire oublier alors cette facilité à être soi-même m'apparaissait terriblement enviable. Je ne suis jamais devenue amie avec Marianne, je l'observais de loin. J'avais tenté - sans grand succès - de me coiffer comme elle. Je m'étais acheté une paire de Rangers comme les siennes. Elle m'avait adressé la parole une fois pour un renseignement insignifiant. Et j'avais dû rougir. Elle m'avait sûrement trouvée bizarre. Ou peut-être même pas. L'indifférence est encore pire.

Marianne cultivait des amitiés exclusives. Après Florent, un garçon que je trouvais plutôt fade, ce fut au tour de Mélanie, sorte de clone un peu raté. Marianne et Mélanie me faisaient penser à un couple d'inséparables, parfaitement auto-suffisantes, légèrement à l'écart, dans leur monde de poupées parfaites.

Je me rapprochais de Florent. Mais dès que je tentais de parler de Marianne, il coupait court par une remarque acerbe ou amère. 

Marianne et Mélanie quittèrent la fac pour rejoindre une école de journalisme et mon obsession s'évanouit aussitôt.

Quant à Florent, il commençait à me lasser. Il avait parfois des accès mélancoliques, pouvait rester enfermé dans sa chambre de bonne pendant des jours sans voir personne et en ressortir plein d'une gaieté factice, voulant "faire la fête" traduisez boire jusqu'à frôler le coma éthylique. Et puis surtout j'avais l'impression qu'il voulait autre chose alors je m'éloignais pour éviter de me retrouver dans une position inconfortable. Je sais que je l'ai blessé mais j'étais incapable d'avoir une discussion à coeur ouvert avec quiconque.

Mes années étudiantes passaient dans un brouillard flou semblable à celui des trop nombreuses cigarettes que je fumais tard dans la nuit rédigeant rapports et mémoires. Je passais des nuits blanches le cerveau saturé de connaissances et de caféine, portée par une excitation de savant fou maladive.

Et puis, comme cela arrive souvent dans les films, un peu moins dans la vraie vie, nous nous sommes retrouvés avec Florent. Un peu par hasard, des amis communs. Il a bien ri lorsque je lui ai enfin parlé de sa supposée attirance qui me mettait mal à l'aise puisqu'il est on ne peut plus gay.

 

Pour faire une pause dans ma thèse qui n'avançait pas tellement ce jour-là, je proposais à Florent un ciné. Nous marchions d'un pas rapide, la tête rentrée dans les épaules, notre corps raidi luttant contre le froid mordant qui s'était installé en quelques jours. Le soleil déclinait déjà et j'avais hâte d'être installée dans la salle chaude et obscure. Soudain, nous nous sommes arrêtés comme si nous avions butté sur un obstacle.

"Marianne !'

C'est Florent qui n'a pas pu retenir ce cri d'incrédulité. C'était bien Marianne, à quelques mètres seulement de nous. Elle n'était pas, comme je l'aurais pensé, en compagnie de l'éternelle Mélanie mais d'une brune sensuelle contre laquelle elle avançait collée. Elles se dirigeaient droit vers nous. J'avais l'impression d'être dans un film au ralenti, je savais ce qui allait se passer et pourtant je ne pouvais pas l'empêcher. J'étais pétrifiée, Florent ricanait à mes côtés, marmonnant "La petite garce !"

Marianne et sa copine nous heurtèrent presque. En nous voyant enfin, Marianne rougit comme seules les blondes peuvent le faire. Florent lui fit un large sourire : "C'est bien toi Marianne que mon côté grande folle agaçait ?"

Je me suis ressaisie, j'ai entraîné Florent dans un café où il a pris un alcool fort. On voyait presque de la fumée sortir de ses oreilles, comme un personnage de dessin animé, tellement il fulminait. J'ai essayé de le calmer comme j'ai pu.

"Mais Florent, elle ne voulait peut-être pas se l'avouer à elle-même, en te rejetant, c'est elle-même qu'elle rejetait..."

La porte du café s'est ouverte à la volée, Marianne est apparue, rouge et échevelée. Elle a tendu un bout de papier à Florent, murmuré : "Tu comprendras je sais... et tu me pardonneras peut-être." Et elle est ressortie aussi vite qu'elle était entrée, dans un tourbillon glacial.

Forent a lu le mot, me l'a tendu :

"A force de me juger à travers le regard des autres, j'ai oublié qui je suis.

A force de me fondre dans le regard de l'autre, je me suis perdue."

 

Quand je repense à Marianne, j'ai du mal à faire coïncider ces deux images : celle du passé, cet ange de pureté sorti tout droit d'un tableau de Botticelli et celle du présent autrement plus complexe. Mais j'ai créé de toutes pièces la Marianne du passé et je ne saurai jamais qui est la vraie Marianne. Elle gardera ses secrets, son mystère, sa face cachée... comme nous tous.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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14 novembre 2013 4 14 /11 /novembre /2013 08:02

pont.jpg

crédit photo : Romaric Cazaux

 

J'adore regarder passer les gens. J'imagine leur vie, leurs états d'âme, c'est mon côté voyeur. Je me suis souvent imaginé proposer d'aller boire un café à l'un d'eux au hasard, me glisser dans sa vie. Parce que la mienne ne me suffit pas. C'est vraiment dommage quand on y pense d'être limité à une seule vie. Je ne saurai jamais ce que ça fait de porter la vie dans ses entrailles et tant d'autres choses qui dépassent le simple fait d'être un homme. Mais on est conditionné : par sa naissance, sa famille, ses choix... Alors j'observe les passants et je rêve à mille et une autres vies, pas forcément plus passionnantes que la mienne mais différentes. En général, je suis à côté du Pont des Arts, ça doit être mon côté romantique... Tous ces couples qui scellent leur amour d'un cadenas me fascinent. Le cadenas pour moi c'est un symbole d'enfermement, de prison... Ce serait ça, le couple, renoncer à sa liberté ? Je cherche un autre symbole, partager quelques bouffées de fumée, un peu de légèreté ? Je contemple l'eau verdâtre de la Seine. J'ai souvent imaginé le grand plongeon mais je ne suis pas si courageux, le contact avec l'eau glaciale tranchante m'effraie. Je reporte mon attention sur les badauds qui déambulent sur le pont en bois. Il n'a pas l'air bien solide... Une jeune fille attire mon attention, elle retire un cadenas, des larmes plein les yeux. J'admire sa détermination, le retrouver parmi ces milliers d'objets semblables, le forcer pour le retirer... Un peu comme on décide d'effacer le tatouage dédié à la personne dont on pensait partager la vie à jamais. Je la regarde s'escrimer et je me décide à l'aider, elle a l'air sympathique. Elle sursaute quand je m'approche, je fais souvent cet effet-là.

"Vous permettez ?"

Je sors un couteau suisse et en quelques secondes, j'obtiens le cliquetis recherché.

La jeune fille me sourit timidement.

"Merci...

- Je peux vous offrir un café ?"

Elle hésite puis hausse les épaules d'un air résigné.

"Si vous voulez."

Au fond de moi, je jubile. Je passe enfin de l'autre côté, dans la vie d'un de ces passants dont je ne fais qu'imaginer la vie. Je suis excité, comme si j'étais sur le point de découvrir un trésor.

Elle commande un chocolat chaud, se confie longuement sur ce petit ami qui l'a quittée et... je m'ennuie. Je la trouve banale, tellement adolescente. Ce n'est pas la jeune fille pleine de caractère que je m'étais imaginée.

"Cela m'a fait du bien de vous parler !"

Elle me sourit franchement cette fois. Je lui rends son sourire sans ouvrir la bouche, une habitude visant à masquer les dents qui me manquent. Elle insiste pour payer mon café et je la laisse faire, les temps sont durs. Et puis nos chemins se séparent, je vais retouver mon banc d'où je contemple la vie des autres et elle sa vie qui reste à construire.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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8 novembre 2013 5 08 /11 /novembre /2013 19:12

bulles.jpg

crédit photo : Romaric Cazaux

 

Les gens paraissaient heureux, aussi légers que les bulles de savon qui les entouraient. C'était un sentiment enivrant, se fondre dans ces petites sphères multicolores de transparence, impermanentes et précieuses mais sans attachement. Elles éclataient, parfois même on les crevait exprès mais on en créait d'autres, toujours plus nombreuses, plus grosses. Des personnes tournoyaient sur elles-mêmes, d'autres sautaient comme pour tenter d'attraper les bulles insaisissables, certaines semblaient presque danser sur une musique intérieure. Mais les regards étaient empreints de gravité. Une jeune femme paraissait particulièrement concentrée. Elle soufflait très doucement et la bulle qui se formait ne cessait de grossir. Un petit garçon la fixait, fasciné. Enfin, la bulle prit son envol et le petit garçon battit des mains en sautant d'excitation. La bulle s'envola, plus haut, toujours plus haut jusqu'à ce qu'on la perde de vue.

Je contemplais ce groupe étrange des souffleurs de bulles. C'était le dernier soir. La fin du monde avait cette fois été prédite avec exactitude. Chacun devait choisir à quoi occuper ses derniers instants. Il y avait une poésie certaine à se réunir pour faire des bulles ensemble. Je les observais car j'étais incapable de cette légèreté. J'avais beau souffler : pas la moindre petite bulle. Je n'envoyais que des postillons. Des enfants y parvenaient mais je restais pétrifié. Et la pensée de mourir avec la peur au ventre rendait cette fin pire encore. Le petit garçon que j'observais me lança un regard.

"Tu fais pas de bulles ?

- Non, je n'y arrive pas.

- Ma maman, elle en fait des grosses... des énormes !"

Je souris malgré moi de son enthousiasme.

"Tu veux qu'elle t'apprenne ?"

La jeune femme me fit un faible sourire. "Allez-y, essayez, après tout, vous êtes là pour ça, non ?"

Je pris le flacon qu'elle me tendait et je soufflai aussi doucement que je pus. Une bulle se forma, elle grossit jusqu'à avoir la taille du petit garçon puis de sa mère... elle nous enveloppa tous les trois...

 

En me réveillant ce matin-là, j'avais une boule au ventre, comme d'habitude. Mais un certain soulagement à l'idée d'appeler enfin Anna, la mère de mon petit garçon que j'avais quittée trois ans auparavant sans explication.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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