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26 mai 2013 7 26 /05 /mai /2013 06:30

poussette.jpg

crédit photo : Romaric Cazaux

 

Assis dans l'herbe, je frissonne légèrement. Cela a beau être le mois de mai, le soleil se montre encore bien timide et de petits nuages noirs ventrus se déplacent à toute allure. Mais je ne bouge pas. J'observe la jeune femme assise à quelques mètres de moi sur un banc. Une jeune maman, profitant d'un petit moment de répit tandis que son bébé dort, dissimulé sous des montagnes de couvertures dans sa poussette. On ne dirait pas qu'elle vient d'avoir un bébé... Elle est svelte, élégante et porte un petit chapeau démodé mais qui lui va bien. Elle a le regard perdu dans le vide, le front plissé. J'imagine son mari accaparé par son travail, distant depuis la naissance du petit. La solitude des heures passées à s'occuper d'un nourrisson. Je nous vois partageant un café et je lui invente un doux sourire tandis qu'elle me fait des confidences. Je la déshabille, sa peau est souple et douce, son parfum suave et léger... Mes fantasmes prenant le pas sur ma timidité, je me lève pour l'aborder. J'affiche un grand sourire afin de masquer mon embarras.

 

Léa sent qu'il l'observe. Ca l'agace. Même au parc, on ne peut pas être tranquille. Mais là, vraiment, rester enfermée était au-dessus de ses forces. Elle a profité d'une petite éclaircie pour se ruer au parc des Buttes-Chaumont avec la poussette, laissant Marc à ses idées sombres et ses ruminements sans fin. Ils sont dans une impasse. Et elle a beau se repasser le film de leur histoire dans tous les sens, elle ne voit pas d'issue. Elle ne supporte plus les gens qui l'arrêtent, souvent des vieilles dames mais aussi, de façon plus inattendue, des hommes jeunes, pour regarder le bébé, s'extasier... Et elle joue le jeu mais au fond d'elle un malaise gonfle jusqu'à l'oppression.

Elle jette un coup d'oeil au bébé, il dort avec sa petite tête de vieillard, l'air concentré. Elle ne peut rien lui reprocher, depuis sa naissance, il se comporte comme un bébé modèle : il ne pleure presque jamais même lorsque des coliques le tordent en tous sens et il a fait ses nuits avec une rapidité déconcertante. Comme s'il sentait que sa venue au monde avait créé suffisamment de complications... L'homme qui l'observait s'approche d'elle. Léa se lève à la hâte mais il est déjà planté devant elle, gauche, arborant un sourire niais.

"Je vous observais... Je me disais... Est-ce que vous accepteriez de prendre un café avec moi ?"

Léa masque un sourire, le premier depuis des mois. Après tout, pourquoi pas, cela la distraira un peu. Elle jette un coup d'oeil à sa montre, au bébé endormi.

"Je dois bientôt rentrer mais on peut boire un café au Rosa Bonheur ?"

Ils se dirigent vers le café du parc dans un silence épais. Léa regrette déjà d'avoir accepté.

"Je n'ai pas l'habitude de faire ça.

- Quoi ?

- Inviter des femmes, comme ça, à boire un café. En plus, vous avez un bébé."

Cette fois, Léa sourit franchement.

"Non, j'imagine ! Vous avez l'air plutôt timide. Mais vous savez, ce n'est pas mon bébé."

Elle porte aussitôt la main à sa bouche.

"Vraiment ? Je me disais aussi... Vous ne ressemblez pas à une femme qui vient d'avoir un bébé... Je veux dire... Vous êtes jolie, fine, élégante. Enfin..."

Il bégaie légèrement, s'emmêle dans ses mots. Il en devient presque touchant. Léa le dévisage quelques instants et se décide. Ce sera son confident. Elle ne peut pas parler à ses proches qui la jugent, elle n'a pas envie de payer un psy - ce n'est pas son genre d'aller geindre sur un sofa - cet inconnu fera l'affaire.

"Vous vous appelez ?

- Pierre...

- Moi c'est Léa."

Ils commandent deux cafés, ils sont seuls en terrasse. C'est le milieu de semaine et les gens qui fréquentent le parc sont plutôt des promeneurs de chien ou des joggeurs. C'est parfait, Léa entame ses confidences.

"Lui - elle désigne le bébé d'un geste - c'est Solal. Comme je vous l'ai dit, ce n'est pas mon enfant. C'est celui de mon amant. C'est la mère qui a choisi son prénom. Seule. Elle estimait en avoir le droit car, voyez-vous, quelques jours avant l'accouchement, elle a tout découvert."

Pierre contemple le joli visage, médusé. Son sourire se fige. Il voudrait fuir mais ne sait pas comment alors il se tortille sur sa chaise, affreusement mal à l'aise.

Léa lui sourit de nouveau, un sourire sincère.

"Ca va ?

- Oui, oui...

- Donc, je disais, elle a découvert notre liaison, que son mari voulait la quitter pour moi et elle est devenue folle. Bon, je la comprends, ce n'était pas le meilleur moment pour l'apprendre. Mais d'un autre côté, il allait la quitter, il fallait bien qu'elle soit mise au courant un jour ou l'autre. Le problème, c'est qu'elle est devenue vraiment folle. Elle a dû être internée. Et depuis, j'élève Solal avec Marc."

Elle sirote son café, hésite à allumer une cigarette mais avec la poussette juste à côté...

Pierre la fixe toujours.

"Vous savez, j'ai cru que vous étiez triste parce que votre mari vous délaissait mais la tristesse que vous ressentez, vous la méritez. Oui, vous la méritez."

Léa lève les yeux. La phrase, sortie d'un trait, sans bégaiement, lui fait l'effet d'une gifle. Pierre s'est redressé, son regard est dur, froid, méprisant.

"Peut-être que je la mérite mais ça ne la rend pas moins réelle. J'aurais voulu avoir un enfant avec cet homme. Pas élever celui d'une autre.

- Et avoir un enfant avec un homme libre ?

- C'est plus compliqué que ça... Les gens jugent mais ils ne sont pas dans ma situation... Ils ne peuvent pas comprendre."

Léa se sent vidée. Elle s'attendait à quoi ? A de la compréhension de la part d'un homme qui voulait probablement juste tenter de tirer son coup ? Elle en a assez du jugement des autres. Mais elle ne veut plus prétendre. Elle ne se reconnaît plus dans cette vie qui lui est tombée dessus, elle ne veut pas rentrer et voir l'air perdu de Marc, entendre ses pleurs, sa souffrance, sa culpabilité. Elle ne reconnaît pas l'homme qu'elle a aimé, sûr de lui, posé, rassurant. Un pantin pathétique et larmoyant l'a remplacé. Elle veut récupérer sa vie d'avant. Sans Solal. Elle veut que sa maman guérisse et s'occupe de lui. Soudain, c'est comme si un masque tombait de son visage et Pierre devine à quoi elle devait ressembler, petite fille. Des trombes d'eau se déversent du ciel. Léa se débat avec le plastique pour protéger la poussette, l'eau ruisselle sur son visage, se confondant avec ses larmes.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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commentaires

Leiloona 29/05/2013 22:16


Pas évident en effet ... On se laisse prendre par cette histoire, et cette femme aussi, quelle vie, malgré elle ...

Yosha 30/05/2013 20:40



Oui malgré elle... encore que... j'ai vraiment du mal avec mon personnage ! Une histoire avec un homme marié, qui va avoir un enfant en plus, est loin d'être le gage d'une histoire d'amour
heureuse...



Jean-Charles 28/05/2013 07:59


Ah oui !  Et qu'est-ce qui t'a retenue jusqu'à maintenant ?

Yosha 28/05/2013 17:30



La peur... Mais si quelqu'un me demandait d'aller boire un café pour me raconter sa vie j'accepterais volontiers !



Jean-Charles 27/05/2013 19:01


Une situation difficile aussi ! 


Est-ce une bonne idée de raconter sa vie au premier venu ? 

Yosha 27/05/2013 19:22



Hum... je sais pas, je n'ai jamais essayé mais j'avoue être tentée parfois



lucie 27/05/2013 14:20


ouch. Il m'a scotchée ton texte. Il m'a enervée ce gars qui juge. J'irais bien boire un café avec Léa.

Yosha 27/05/2013 17:55



C'est marrant... tu es la deuxième à être énervée par ce gars qui juge ! C'est un peu moi je crois ce personnage même si j'essaie de lutter !



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