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31 octobre 2013 4 31 /10 /octobre /2013 07:12

fantastic-2012.jpg

crédit photo : Marion Twenty three peonies 

 

Il y a les gens nets et les gens flous. Je fais sans aucun doute partie de la seconde catégorie. Même coiffée et maquillée avec soin, j'ai toujours quelques mèches rebelles, des contours imprécis.

Quand je voyais une personne nette, je l'enviais. Je pensais que la vie était sûrement plus facile pour elle. C'est sans doute pour cela que Caroline me fascinait tant. Ses traits fins, presque durs, ses vêtements aux coupes impeccables... On imaginait facilement sa penderie : tout bien suspendu, trié par couleurs... Et sa vie à son image : organisée, tracée à l'avance.

Nous avions pris l'habitude de nous retrouver dans un salon de thé après le travail tous les vendredi. Elle prenait toujours la même chose : un thé à la bergamote et des scones dont elle laissait la moitié. J'étudiais la carte comme si ma vie en dépendait pour finir par choisir la boisson et le dessert les plus improbables. C'était parfois une révélation, parfois décevant, en tout cas surprenant. Nous étions toujours un peu mal à l'aise au début. Caroline me souriait de son sourire sur commande tandis que je tripotais machinalement mes cheveux. Et puis on nous servait et le fait de siroter son éternel thé à la bergamote et grignoter la moitié de ses scones semblait lui donner une contenance et Caroline prenait le contrôle de la conversation, m'interrogeant sur ma vie sentimentale manichéenne - désespérément vide ou incroyablement tumultueuse - mon travail dont je changeais tous les six mois, mes passions éphémères. J'avais pour habitude de dénicher sans cesse de nouveaux centres d'intérêt inattendus : mosaïque, tricot, danse tzigane, krav maga, harmonica et j'en passe. Un tourbillon sans fin. Cela amusait beaucoup Caroline. J'avais parfois l'impression d'être une sorte de divertissement à ses yeux. Lorsqu'elle avait fini son interrogatoire, je lui posais quelques questions par politesse mais elle n'aimait pas parler d'elle et résumait sa vie en quelques lignes : mariée depuis un an avec son petit ami du lycée, juriste en droit des marques dans la même entreprise depuis qu'elle travaillait, un appartement acheté avec son mari, un projet de bébé. Caroline ciselait ses phrases avec minutie tandis que les miennes restaient suspendues. Je trébuchais sur mes mots. Quand je l'interrogeais sur ses passions, elle ouvrait des yeux ronds. "J'aime beaucoup le cinéma. J'aime lire, quand j'ai le temps. Et je fais du sport. En salle." Une fille complètement nette.

Caroline avait remarqué que j'avais toujours un livre à la main quand nous nous retrouvions. Les livres, ce sont mon autre vie. Toutes les vies que je n'aurais jamais dû vivre, prisonnière de cette enveloppe qui m'a été attribuée, et que je vis pourtant. Les périodes sans livre sont rares, et tellement tristes. Un vendredi où j'étais en avance, je m'étais installée dans le salon de thé désert. J'étais tellement absorbée par ma lecture que je n'avais pas remarqué Caroline qui m'observait. Ce jour-là, il n'y eut pas de préambule gêné. Caroline m'interrogeait avec avidité sur ma lecture. Depuis ce jour, notre rendez-vous hebdomadaire se transforma en club littéraire. Nous parlions de nos lectures, nous échangions des livres. Je n'avais jamais vu Caroline aussi animée, elle en devenait presque échevelée.

Elle me semblait même parfois légèrement floue.

Et puis, un vendredi, elle ne vint pas. J'essayais de la joindre sans succès. Je me dis qu'elle avait ses raisons et je n'insistais pas. Elle se manifesterait quand elle l'aurait décidé.

 

Le temps passa. J'oubliais les rendez-vous du vendredi avec Caroline, je rencontrai enfin un homme qui ne fit pas que passer, je trouvai un travail plus stable, même si mes passions demeuraient changeantes : taï chi, aquarelle, poterie, hindi... C'était un bel après-midi d'automne, je profitais de la lumière douce et un peu irréelle du parc des Tuileries. L'air triste de cet homme me frappa. "Pierre !" Le mari de Caroline. Il semblait content de me voir, me proposa d'aller boire un café. Et j'appris ce qui était arrivé à Caroline. Elle était devenue une lectrice compulsive. Elle dévorait les livres. Elle n'en dormait presque plus, avait quitté son travail. Elle était méconnaissable. Ne mangeait plus, ne se lavait plus. Pierre était complètement démuni. Elle lui semblait tellement lointaine, l'air ailleurs, elle ne semblait même pas elle-même d'ailleurs.

Pierre baissa la voix. "Je n'en ai jamais parlé à personne, mais à toi je sens que je peux le dire. Caroline a disparu.

- Disparu ?!

- Oui, peu à peu... C'était vraiment étrange, comme si elle devenait floue. A la fin, elle était devenue tellement floue qu'on la voyait à peine. Et un jour, je ne l'ai plus vue du tout. Mais je sais qu'elle est là, quelque part."

Le regard de Pierre me fit peur.

"Ah ? Tu es sûr ? C'est vraiment bizarre quand même... Bon, excuse-moi mais je dois y aller là. J'espère que Caroline reviendra..."

 

Quand je me plonge dans un livre, je repense à cette histoire. Et je ne peux m'empêcher de vérifier mon image dans le miroir.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona

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commentaires

Leiloona 04/11/2013 21:42


Hum, du fantastique ! :D

Yosha 05/11/2013 07:27



Oui comme ton intitulé de la photo !



Morgane 04/11/2013 17:14


Brrrrr ... Quelle histoire !!! Nous risquons donc toutes, tous les jours, de devenir floues ou même de disparaitre ! Il faudrait peut-être ralentir les lectures alors ...





Bravo Yosha !

Yosha 04/11/2013 17:38



Oui méfiance...  Encore que... il est peut-être très chouette ce monde flou !  J'ai adoré ton texte très bien
senti, cette illusion à laquelle ton personnage se raccroche... Je lui souhaite une fin plus gaie, retrouver le goût de la vie, ces petits bonheurs que tu décris si bien. Bravo à toi !



Cardamone 03/11/2013 23:30


Belle histoire! Le personnage qui devient flou, ça me fait penser à un film de Woody Allen, j'aime beaucoup!


Bonne semaine!

Yosha 04/11/2013 07:13



Ah oui ça me revient maintenant ce film ! Il devait être dans mon inconscient  Bonne semaine Cardamone !



lemouton 03/11/2013 23:09


J'ai adoré, poursuivi la lecture avec fascinement et fébrilité...tu as vraiment un don :) ... on a tellement tendance à se perdre dans la propre représentation qu'on se fait de nous même ou de ce
que notre vie devrait être...pauvre petit fantôme!


 

Yosha 04/11/2013 07:15



Merci ! Je suis contente que ça t'ait plu ! Oui on peut se perdre en soi-même... à méditer



Marion 01/11/2013 16:27


Très original ! J'adore !

Yosha 01/11/2013 17:38



Merci beaucoup Marion ! C'est entièrement réciproque pour ta photo



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