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2 décembre 2012 7 02 /12 /décembre /2012 08:41

limou.jpg

crédit photo : Romaric Cazaux

 

Je n'ai jamais bien compris ce qui avait poussé Fernando, l'homme à tout faire de mon oncle Tony, à sacrifier sa vie pour cet homme égoïste et sans coeur. Personnellement, je faisais le minimum possible, animée par un vague sentiment de devoir familial. Fernando aurait pu se marier, avoir des enfants... Au lieu de quoi il s'était acharné à jouer le rôle de larbin pour mon oncle dont la seule qualité, à mes yeux, était d'être riche. Je ne le soupçonnais même pas d'en vouloir à l'héritage de Tony, il était à peine plus jeune que mon oncle et rien ne garantissait qu'il puisse en profiter un jour...

 

Lorsqu'ils sont arrivés dans la limousine ridicule d'Oncle Tony ce dimanche-là, j'ai eu un pressentiment. Fernando semblait fatigué. Rien d'étonnant, Oncle Tony EST fatigant mais il semblait ailleurs, à bout. Tony était égal à lui-même, silencieux, hautain, plongé dans la contemplation d'un magazine financier. Je me suis souvent dit que les cours de la Bourse étaient bien la seule information susceptible de l'émouvoir.

Fernando m'a serrée dans ses bras, un peu plus fort qu'à l'accoutumée. Tony m'a inspectée des pieds à la tête d'un air réprobateur : "Pas étonnant que tu sois seule avec cet accoutrement de bohémienne !" Une de ses entrées en la matière chaleureuses habituelles... J'ai renoncé depuis longtemps à lui expliquer que vivre seule est un choix. Après la vie conjugale tumultueuse que j'ai endurée, c'est vraiment le calme après la tempête et avec le temps, on finit par l'apprécier. Et puis, dans le fond, ce type de commentaire est celui d'un vieil homme seul et aigri, sorte d'oncle Picsou des temps modernes.

 

Les déjeuners dominicaux familiaux sont longs, très longs et pesants, très pesants. Ma famille n'est pas une famille soudée et aimante. Dès que l'un d'entre nous s'absente, les autres se chargent de lui à coups de médisances et c'est sans doute pour l'éviter que je m'évertue à être présente. "La pauvre Janet... c'est dur quand même... presque quarante ans et toujours pas d'enfants... Vraiment, la pauvre !" Non, mieux vaut endurer un énième déjeuner ennuyeux et interminable plutôt que de prendre ce risque.

Ma mère me toise à la manière d'Oncle Tony, pourtant ce n'est pas sa soeur mais ils ont le même regard perçant, la même dureté du coeur. Mon père me serre plus chaleureusement contre lui. Je sais que ma mère l'épuise avec ses reproches et récriminations incessantes. Mes deux frères cadets sont déjà là, attablés avec leurs tribus. Une famille modèle, en apparence.

 

Je m'éclipse après l'entrée, un plat de pâtes - ma mère n'a pas des origines italiennes pour rien - déjà repue et excédée. Je sors sur le perron fumer une cigarette, Fernando est assis sur un banc, l'air perdu. Je lui offre une cigarette et nous fumons en silence quelques instants. Je sens qu'il a envie de me parler. Lorsqu'il se décide enfin, sa voix tremble un peu :

"Janet, j'ai beaucoup réfléchi et finalement je me suis dit que je devais t'en parler...

- ... ?

- Tony veut le cacher mais il est malade, très malade... Un cancer... Il n'en a plus que pour quelques mois..." La voix de Fernando se brise.

Je scrute mes émotions, en vain. La tristesse que je devrais ressentir est trop bien enfouie. En voyant le visage crispé de Fernando qui lutte pour ne pas céder aux larmes, je me sens honteuse.

"Fernando, j'ai toujours voulu te le demander, ça a beau être mon oncle, c'est surtout un homme odieux. Comment as-tu pu le supporter toutes ces années ?"

Fernando me dévisage, l'air surpris.

"On a grandi ensemble. Tony, c'est le frère que je n'ai jamais eu !"

Je pense à mes frères de sang, aux sentiments si ténus qui nous lient. On ne choisit pas sa famille en principe. Fernando lui l'a choisie et elle a beau revêtir les traits d'un vieil homme revêche et malade, il l'aime.

 

Atelier d'écriture proposé par Leiloona 

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commentaires

Lemouton 10/12/2012 20:33


Oh j'ai beaucoup aimé celui là! On dirait les Soprano dans ma famille!!! Bien vu pour la description des déjeuners de famille à rallonge et pour la jolie chute.

Yosha 10/12/2012 20:47



Merci  Oui les Sopranos m'ont bien influencée, au moins pour les noms et les sales caractères !



Camille 05/12/2012 15:26


Très beau texte avec une chute étonnante !

Yosha 06/12/2012 07:12



Merci !   



Leiloona 04/12/2012 12:05


Tout comme les autres, j'aime ce qui se dégage de tout ceci. Oui, malgré tout, malgré son caractère, un lien existe, un lien indestructible.

Yosha 04/12/2012 17:27



Merci Leiloona ! Bon ce n'est pas forcément ce qui saute aux yeux quand on regarde la photo mais chacun son cheminement ;-)



Morgane 03/12/2012 17:36


Je suis tout à fait d'accord avec le commentaire de Cardamone : que dire de plus ? J'ai beaucoup aimé ton texte qui a une jolie conclusion malgré le deuil à venir et les querelles familiales qui
seront toujours là. Merci !

Yosha 03/12/2012 19:56



Merci à toi Morgane ! Ca me fait du bien d'avoir des commentaires encourageants, j'ai vraiment eu du mal cette semaine... J'espère que tu seras de retour parmi nous pour la prochaine photo !



Ben 03/12/2012 14:03


Belle émotion, et surtout belle écriture. Merci pour cet agréable moment de lecture.

Yosha 03/12/2012 18:24



C'est vraiment gentil !  Merci d'être passé me lire surtout !



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